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Interview- Comment le bien-être des poissons à l’Aquarium de Lyon est-il pris en charge ? avec Jérome Mourin

La question des conditions de vie des animaux en captivité est une des préoccupations de la société et il existe une véritable attente du public pour que les aquariums et les parcs zoologiques garantissent le bien-être de leurs animaux. En interviewant Jérome Mourin, le conservateur et capacitaire de l’Aquarium de Lyon, nous avons voulu savoir quel était le rôle d’un aquarium dans la conservation des animaux et ce qui pouvait être mis en place pour mieux prendre en compte le bien-être des animaux aquatiques en captivité

PARTIE 1 : Présentation de Jérome Mourin et de l’Aquarium de Lyon

Quel a été votre parcours pour obtenir le certificat de capacité nécessaire à vos fonctions de conservateur de l’Aquarium?

J’ai obtenu un baccalauréat scientifique puis j’ai validé un BTS d’aquaculture et une licence en biologie des organismes et des populations. J’ai aussi obtenu le diplôme DESTA (diplôme d’études supérieures en techniques aquacoles) sur 2 ans avec le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Pour être capacitaire, il faut avoir des mois d’expérience et un certain niveau scolaire. En ce qui concerne mon domaine, 18 mois d’expérience sont nécessaires et il faut demander une liste d’espèces sur lesquelles travailler. Il faut faire un mémoire dans lequel on explique la procédure suivie pour mettre en captivité des animaux qui peuvent être issus d’élevage ou qui peuvent être sauvages, la façon dont on va s’y prendre pour gérer les programmes de conservation, pour sensibiliser le public, etc.. 

 

Combien de bassins avez-vous ?

L’Aquarium de Lyon est composé de 38 bassins en présentation publique (1 million de litres) et environ 100 bassins en quarantaine (100 000 litres). Cette quarantaine permet de garder à l’écart, pendant un certain temps, des animaux arrivant à l’aquarium ou partant de l’aquarium. A savoir que le volume de la quarantaine dans un parc zoologique aquatique doit théoriquement représenter environ 10% du volume de présentation.

Combien y a-t-il d’espèces au maximum dans un bassin ? 

Il n’y a pas de règle, il peut y avoir seulement deux espèces comme beaucoup d’espèces. L’organisation des bassins est basée sur la reproduction des écosystèmes naturels.  L’observation du milieu naturel nous donne des informations sur les espèces qui cohabitent ensemble et leurs proportions, les sex ratio (rapport du nombre de mâles et de femelles d’une espèce à reproduction sexuée, ndlr), les décors, le type d’algues et de sable, la puissance lumineuse, etc.

Quels types d’espèces possédez-vous ?

Dans notre aquarium, nous trouvons des bassins représentant la Nouvelle Calédonie, le Rhône, etc. Nous avons des poissons d’eau douce, d’eau de mer, des invertébrés et vertébrés, un amphibien (axolotl, Ambystoma mexicanum) et des tortues de Floride. Nous n’avons en revanche aucun mammifère. A savoir que l’Aquarium de Lyon est mandaté par la préfecture pour récupérer les tortues de Floride, classées EEE (espèce envahissante exotique) et dont la commercialisation est interdite en France. 

D’où proviennent les différentes espèces ?

Tous nos poissons d’eau douce sont issus de structures aquacoles, de même qu’une grande partie de nos poissons d’eau de mer (coraux, hippocampes, poissons clown). Quant à nos requins, ils proviennent de systèmes d’échange. Pour les poissons d’eau de mer tropicaux, il nous arrive encore de prélever quelques animaux dans le milieu naturel car leur cycle de reproduction n’est pas maîtrisé en captivité. En dehors de l’origine des poissons que nous présentons à l’aquarium, un enjeu important réside dans l’approvisionnement en proies vivantes pour nourrir les poissons présents dans les bassins. L’aquaculture classique nécessite deux proies vivantes pour nourrir les larves de poisson : les artémias et les rotifères dont les élevages sont maitrisés depuis des décennies. Cependant, pour les poissons d’aquariums type ange, anthias ou chirurgien par exemple, la larve de poisson est beaucoup plus petite donc les proies vivantes utilisées en aquaculture classique ne sont pas adaptées. Ces poissons ont besoin de copépodes, dont l’élevage est maitrisé seulement depuis 2-3 ans. L’enjeu est ainsi de parvenir à maîtriser des systèmes d’élevage au sein des parcs zoologiques qui permettraient de ne plus prélever les proies destinées aux poissons en milieu naturel. Ceci est le cas à l’Aquarium de Lyon depuis quelques mois avec la réussite du protocole d’élevage des anthias, ce qui in fine permettra de ne plus prélever en milieu naturel. Cette démarche de recherche et développement est un pilier au sein de l’Aquarium de Lyon.

PARTIE 2 : Le bien-être à l’aquarium de Lyon

Existe-t-il des lois à respecter concernant le bien-être animal en aquarium ?

Oui, l’arrêté du 25 mars 2004 du Code de l’environnement cadre les parcs zoologiques (conditions de vie, alimentation…). De plus, en tant que capacitaire, je suis en droit de refuser une espèce si elle ne peut pas être accueillie dans de bonnes conditions. Je peux par exemple refuser à ma direction une espèce attractive pour le public mais non compatible avec les capacités de l’aquarium.  

Vous accueillez des animaux qui sont pour certains peu documentés : comment connaissez-vous leurs besoins ? 

Nous manquons malheureusement parfois d’informations. Je fais partie de la Commission du Bien-Être Animal au sein de l’Union des Conservateurs d’Aquariums de France, le but étant d’établir des normes de bien-être, des « guidelines » pour les poissons. Cela va amener des contraintes mais la mise en place de telles normes est nécessaire. Il en existe actuellement pour les mammifères, les reptiles et les oiseaux mais pas encore pour les poissons car leur étude est plus difficile. Nous parvenons de fait mieux à étudier les mammifères qui sont plus proches de nous, les milieux air et eau étant totalement différents. De la sorte, il existe davantage de bibliographies scientifiques disponibles sur les mammifères. En tout cas, à l’Aquarium de Lyon, nous partageons toutes les informations et données que nous collectons. Je vais d’ailleurs présenter lors du congrès européen EUAC (European Union of Aquarium Curators) tout ce que nous avons entrepris pour la reproduction de notre requin léopard. 

Quels sont vos projets pour l’amélioration du bien-être de vos animaux ?

Nous avons enlevé notre grand requin de 3 mètres, Nebrius ferrugineus, qui vit ici depuis 12 ans, parce qu’il commence à être trop à l’étroit. Le choix de retirer cet animal pourtant emblématique de l’aquarium a été fait pour son bien-être en dépit de l’attrait financier qu’il représentait pour notre structure. On pourrait même parler d’un véritable sacrifice financier… Il a été placé en « gardiennage » dans un bassin de 240 m² dans un autre aquarium (au lieu de 55 m² actuellement) où il fera partie d’un programme de reproduction. De fait, il s’agit d’une espèce en danger, classée vulnérable sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN). Il souffre de la pêche non sélective (une pêche est dite « sélective » quand elle permet de ne pêcher que certaines espèces appelées « espèces cibles », ndlr). Ils ne sont d’ailleurs plus que quatre individus en captivité en Europe. Le requin est toutefois voué à revenir dans notre aquarium car nous sommes en train de construire un plus grand bassin de 220 m² pour nos requins. 

Avez-vous déjà renoncé à certaines espèces car leur présence dans votre aquarium ne permettrait pas de respecter leur bien-être ?

Mon certificat de capacité me permettant de présenter au public toutes les espèces, je peux importer tous les poissons et invertébrés d’eau douce et d’eau de mer, mais je ne fais pas n’importe quoi pour autant. Je renonce tout le temps à des espèces. Nous faisons en général deux tentatives d’introduction dans nos bassins. En effet, si la première se solde par la mort de l’animal nous considérons dans un premier temps que cela peut être dû à une fragilité de l’animal ou au transport. En revanche, si la deuxième tentative se conclut encore une fois par une mortalité, nous considérons que notre site n’est pas adapté pour accueillir cette espèce et nous arrêtons d’essayer. 

Existe-t-il des enrichissements dans les bassins ?

Non pas vraiment. Le meilleur enrichissement que nous puissions faire est de réaliser une copie conforme du milieu naturel dans lequel évolue l’animal, ce que nous nous efforçons de mettre en place. L’enrichissement peut parfois aider à manipuler un animal dangereux, mais ici à Lyon nous ne manipulons pas souvent nos animaux. Je préfère laisser faire et perturber le moins possible les animaux. Par ailleurs, les enrichissements peuvent créer ce qu’on appelle de la déviance captive. Il s’agit d’un comportement anormal par rapport à un comportement naturel. Par exemple, dans un bassin avec des distributeurs de granulés tous les poissons vont finir par se regrouper à cet endroit. Cela peut aussi entraîner de la compétition.

Comment contrôlez-vous au quotidien le bien-être animal de vos animaux ?

Nous regardons nos animaux 2 à 3 fois par jour. C’est grâce à cela que nous parvenons à connaître leurs comportements au fil du temps et à détecter les changements. Par exemple, nous regardons s’il y a des rallyes. Un rallye est une poursuite entre deux individus de même espèce ou non. Son observation peut nous donner des indications positives, concernant notamment un site de reproduction, mais aussi des indications négatives concernant les rapports interspécifique et intraspécifique. Nous faisons de la « psychologie animale » quelque part. Pour assurer leur bien-être il faut aussi maîtriser totalement les caractéristiques de l’espèce. Pour éviter trop de promiscuité entre les individus susceptibles d’augmenter les interactions agonistiques (agressivité, morsures, etc.), nous tâchons de réaliser de grands aquariums avec une densité faible en accord avec la densité du milieu naturelle. 

Comment sont réalisés les soins vétérinaires ?

En réalité, nous ne faisons quasiment jamais d’injection ou de geste chirurgical. Le vétérinaire référent vient uniquement quand cela est nécessaire. 

Vos animaux ont-ils une meilleure espérance de vie qu’en milieu sauvage ? 

Très clairement oui ! Nos requins à pointes noires vivent 20 ans alors qu’ils présentent une espérance de vie de seulement 13 ans en milieu naturel. Les mener vers une mort naturelle après reproduction c’est réussir notre travail !

Comment faites-vous pour être le moins intrusif possible ?

Nous plongeons le minimum possible et évitons au maximum les manipulations. Par exemple pour les requins à pointes noires, nous avons travaillé pendant 3 ans à observer notre cheptel pour prévoir la mise bas grâce à la pleine lune. Ainsi, nous n’avons pas eu besoin de sortir de l’eau les femelles gestantes pour les échographier ce qui leur évite un stress considérable. Nous n’utilisons aucun produit chimique dans l’eau. Pour le transfert du requin qui a eu lieu récemment, nous ne l’avons pas anesthésié mais nous l’avons mis en catalepsie afin de trouver un compromis entre la sécurité des opérateurs et celle de l’animal

Comment la gestion du stress de vos animaux se passe-t-elle ?

Nous procédons à la suroxygénation des bassins car lorsqu’un poisson est stressé, il augmente ses besoins en oxygène. Cela permet également de pousser l’azote hors de l’eau.

Pour les poissons d’eau de mer qui vont être prélevés en milieu naturel, ils vont dans un premier temps en quarantaine où est reproduit un mini écosystème avec beaucoup de nourriture vivante pour faciliter leur acclimatation.

Forcément, il existe un stress des poissons induit par les visiteurs. Pour le limiter au maximum, ces derniers, particulièrement les enfants, sont sensibilisés dès l’entrée. Dans les bassins, tous les animaux peuvent se soustraire au public à l’aide de cachettes ou de mimétisme. Ceux qui ne peuvent pas se soustraire au public sont des poissons d’aquaculture familiarisés à l’humain et donc peu stressés en leur présence. 

A la fin de la visite de l’Aquarium de Lyon, se trouve un bassin tactile, pourquoi ne pas l’arrêter ? 

Le problème de ce bassin tactile est législatif, l’Etat ne considère pas cela comme un spectacle donc c’est encore autorisé. Je milite pour qu’une loi les interdise afin d’imposer sa fermeture à mon directeur. J’ai quand même décidé de retirer 95% des animaux qui s’y trouvaient et j’ai laissé uniquement quelques poissons reproduits en captivité donc habitué à l’Homme.  

PARTIE 3 : Les programmes de conservation

Avez-vous des programmes de conservation ? 

Nos programmes de conservation nous ont permis sur les 24 derniers mois d’avoir 12 bébés requins léopards, 3 requins à pointe noire, 1 requin de Port-Jackson. Le ratio de mortalité des reproductions de requins léopard est de 50% à 1 an au niveau européen alors que chez nous avons eu 100% de survie sur nos 12 naissances. Ces requins ont été placés gratuitement un peu partout en France. A force d’alimenter le réseau par nos reproductions captives plus aucun parc zoologique aquatique n’aura besoin de prélever en milieu naturel et c’est ça l’objectif final : l’auto-suffisance !

Avez-vous déjà relâché des individus d’espèce protégée dans leur habitat naturel ?

Nous n’avons jamais relâché des individus dans leur habitat naturel, ce n’est pas le but de notre aquarium. Pour relâcher un animal il faut passer par une commission, car c’est très compliqué, on peut dérégler un écosystème et rendre l’introduction néfaste voire meurtrière pour les espèces locales ! Par exemple, lors de l’ouragan Katrina des animaleries et aquariums ont explosé et le poisson Lion s’est échappé dans une zone des Caraïbes alors qu’il ne vient pas du tout de cette région. Aux Caraïbes il n’a pas de prédateurs donc il est en train de ravager toutes les espèces. De plus, un lâché au mauvais endroit peut dérégler la souche génétique sauvage en place. 

Quelles sont les espèces aquatiques les plus en danger ? 

Les requins sont très en danger, on observe en 20 ans une perte d’individus de 90%.  Le récif corallien est lui aussi extrêmement menacé, notamment à cause du blanchissement dû au réchauffement climatique. Or, la perte des récifs c’est la perte des poissons qui y vivent, c’est un écroulement en chaîne car les poissons sont des aliments qui font vivre les populations locales humaines. 

PARTIE 4 : Avoir son propre aquarium à la maison

Quels conseils à donner pour les particuliers qui souhaiteraient avoir un aquarium chez eux ?

Avoir un aquarium à la maison représente un investissement de temps et d’argent. Ce n’est pas une décision à prendre sur un coup de tête. Il faut être bien renseigné, passionné, responsable et aimer ses poissons. L’aquarium récupère beaucoup de poissons de particuliers qui ne veulent plus s’en occuper, c’est un centre d’accueil mais qui ne peut pas toujours tout récupérer. 

Pour conclure, Mr MOURIN insiste sur le fait qu’il faut établir des normes pour le bien-être des animaux aquatiques, ce à quoi il travaille personnellement. Soulignons au passage le rôle éducatif important que représente l’Aquarium de Lyon qui reçoit plus de 20 000 scolaires par an. « Aujourd’hui, l’Aquarium de Lyon représente une véritable arche de Noé ». 

Et pour parler du bien-être des animaux aquatiques dans leur milieu naturel et les problématiques actuelles, vous trouverez ci-dessous des pages d’information complémentaires réalisées par l’Aquarium de Lyon sur la pêche aux ailerons et la pollution plastique marine :

https://www.aquariumlyon.fr/la-pollution-plastique/

https://www.aquariumlyon.fr/la-peche-aux-ailerons/

Par Claire MISSANA et Garance TRINQUIER, étudiantes vétérinaires à VetAgroSup

Toutes les photos ont été prises à l’Aquarium de Lyon.

Interview- Comment l’Hirondelle prend-elle en charge la faune sauvage blessée ?

Nous avons pu interviewer Anne Fourier, chargée de développement à l’Hirondelle, centre de soins pour animaux sauvages qui intervient dans le Rhône, la Loire, l’Ardèche et la Drôme. Le but de cet entretien ? Montrer les installations mises en place par le centre pour accueillir au mieux ses pensionnaires blessés en leur occasionnant le minimum de stress, de souffrances et afin que leur séjour au centre soit le plus court possible. Pour ce faire, l’Hirondelle prend en compte les particularités de chaque espèce, mais aussi de chaque individu !

Avec le changement climatique et l’augmentation de la pression humaine sur leurs espaces de vie, les animaux sauvages sont particulièrement impactés. Le travail des centres de soins est ainsi de plus en plus fondamental ! Comme tous les centres qui s’occupent de la faune sauvage blessée, l’Hirondelle a besoin de dons pour continuer à prendre en charge les animaux en détresse. Elle a aussi besoin de « forces vives » (bénévoles, services civiques) pour s’occuper des pensionnaires. N’hésitez pas à les contacter !

Préserver et protéger les animaux sauvages en liberté ? Interview de Louis Schweitzer et de Sophie Hild, président et directrice de la Fondation Droit Animal Ethique et Sciences

Le mardi 16 novembre 2021, la Fondation Droit Animal Ethique et Sciences (LFDA) a organisé un colloque dédié à l’animal sauvage afin d’aborder la question de sa préservation et de sa protection en tant qu’individu sensible.

Pour un aperçu de l’ensemble du programme, vous pouvez suivre ce lien.

La Chaire bien-être animal était présente pour assister au colloque. Nous avons ainsi eu l’opportunité d’interviewer Louis Schweitzer, président de la LFDA, et Sophie Hild, directrice de la LFDA. Une bonne occasion d’en apprendre davantage sur le travail de la LFDA, ses engagements envers les animaux, et ses ambitions pour assurer la protection de la sensibilité des animaux sauvages en état de liberté.

Interview de Louis Schweitzer, président de la LFDA

Au cours de cette interview, nous avons abordé le parcours de Louis Schweitzer, son rôle en tant que président du comité d’éthique vétérinaire, les activités de la LFDA dont son projet d’étiquetage bien-être animal et, enfin, les enjeux autour de la prise en compte de la sensibilité de l’animal sauvage libre, thème du colloque du 16 novembre.

Interview de Sophie Hild, directrice de la LFDA

« L’objectif de la LFDA est d‘assurer la mise en commun de connaissances pluridisciplinaires dans le but d’améliorer les relations entre les humains et les autres animaux, d’améliorer la protection de ces derniers, de leur témoigner le respect que nous leur devons en tant qu’êtres vivants. » 

Sophie Hild

Pouvez-vous nous présenter la LFDA, les sujets dont elle traite et les partenaires avec lesquels elle travaille ?

La Fondation Droit Animal Ethique et Sciences se définit comme un groupe de réflexion pluridisciplinaire. C’est d’ailleurs une de ses forces. L’objectif de la LFDA est d‘assurer la mise en commun de connaissances pluridisciplinaires dans le but d’améliorer les relations entre les humains et les autres animaux, d’améliorer la protection de ces derniers, de leur témoigner le respect que nous leur devons en tant qu’êtres vivants. Pour cela, on travaille à la fois avec les institutions, l’État, les organismes de recherche, les professionnels de l’élevage, etc., et nous essayons aussi de sensibiliser le public à tous ces sujets. 

Quel est votre parcours et votre rôle au sein de la LFDA ?

Au niveau de mon parcours, j’ai fait des études en éthologie et j’ai réalisé ma thèse en Norvège à l’école vétérinaire norvégienne. Je suis actuellement directrice de la LFDA et je suis donc en charge du bon fonctionnement de la fondation de façon générale, aussi bien d’un point de vue de la gestion, de l’administration, de la communication et aussi concernant les dossiers de fond. Nous sommes actuellement 4 salariés au sein de la LFDA, dont une étudiante en alternance. A nous quatre, nous tâchons de faire tourner la fondation sachant que nous nous occupons de tous les types d’animaux, les animaux d’élevage, d’expérimentation, les animaux sauvages, etc. Cela représente donc beaucoup de travail. On développe ainsi à la fois des argumentaires juridiques, scientifiques, et éthiques, là encore toujours sous un angle pluridisciplinaire. Par ailleurs, au niveau de la communication, nous nous efforçons de partager le fruit de nos réflexions, nos recommandations à travers notre site internet, une revue trimestrielle et l’organisation de colloques, comme celui qui a eu lieu récemment sur les animaux sauvages. 

« Une de nos premières forces a été de légitimer le combat en faveur des animaux en lui offrant une forme de reconnaissance institutionnelle. »

Sophie Hild

Quelles sont les principales avancées permises par la LFDA ? 

De façon générale, notre particularité vient d’une sorte de garantie de sérieux, de rigueur dans les arguments que nous avançons. Lorsque l’on travaille pour l’amélioration de la protection animale, on risque souvent de ne pas être pris au sérieux, en étant taxé de militant ou d’extrémiste. Une de nos premières forces a été de légitimer le combat en faveur des animaux en lui offrant une forme de reconnaissance institutionnelle. De façon générale, nous apportons ainsi une caution de rigueur

De façon plus précise, nous avons beaucoup travaillé à faire modifier le droit qui était en retard par rapport à la science au niveau des connaissances que l’on avait des animaux, de leur sensibilité, de leur capacité à souffrir par la faute de l’Homme. Ainsi, nous avons été créés en 1977 et en 1978 nous avons proclamé la Déclaration Universelle des Droits de l’Animal qui était une déclaration qui voulait remettre l’être humain au sein du règne animal. C’était une déclaration qui a eu beaucoup de retentissement à l’époque, avec l’organisation d’une cérémonie internationale, avec beaucoup de pays présents.  En 2018, pour les 40 ans, nous avons d’ailleurs décidé de remettre la déclaration à jour pour qu’elle soit directement applicable dans le droit en faisant preuve d’un tout petit peu plus de réalisme et de pragmatisme. Cette nouvelle version se compose désormais de 8 articles. 

Nous avons par ailleurs travaillé à modifier le Code pénal, en particulier, en 2004 en incluant les sévices sexuels au sein des délits punis. Aujourd’hui, avec la proposition de loi de lutte contre la maltraitance animale, nous voyons d’ailleurs que nous commençons enfin à avancer un peu plus sur ce sujet, avec la pénalisation du partage et du visionnage de vidéos zoopornographiques par exemple. 

Nous avons encore beaucoup travaillé à faire évoluer le Code civil. C’est un combat qui nous animait il y a déjà plus de 20 ans. En 2005, nous avons pu remettre au garde des Sceaux par notre secrétaire générale de l’époque, qui était magistrate, un rapport juridique sur les animaux qui préconisait ce qui a été obtenu 10 ans plus tard, en 2015, à savoir l’inclusion de la notion de sensibilité des animaux dans le Code civil. C’était vraiment une grande avancée pour nous au niveau juridique. Maintenant nous demandons aussi que les actes de cruauté soit punis pour les animaux sauvages en liberté, ce qui n’est actuellement pas le cas, alors que les humains sont capables des pires atrocités à leur encontre. 

Nous avons aussi obtenu au début des années 1980 l’étiquetage des œufs de poules pondeuses. Auparavant, nous ne pouvions pas savoir si les œufs étaient pondus par des poules en cage, des poules en plein air, etc. A la fin des années 1970, nous avons entamé une action avec l’OABA en nous associant par ailleurs à des consommateurs pour que le mouvement prenne de l’ampleur. Nous avons ainsi réussi à obtenir l’étiquetage du mode d’élevage des poules pondeuses sur les œufs. Cela a été traduit dans un règlement européen

Aujourd’hui, force est de constater que le droit peine malheureusement à davantage évoluer. Nous avons ainsi décidé de passer par le droit souple qui est le droit des contrats et des conventions. Nous avons créé l’étiquette bien-être animal, qui n’est pas l’objet de réglementation pour l’instant mais qui est le fruit d’accords, d’actions volontaires pour, là encore, permettre au consommateur d’influencer les conditions d’élevage des animaux dans leurs actes d’achat. 

« Nous proposons d’inclure dans le Code pénal, qui punit la maltraitance mais seulement à l’égard des animaux sous la garde de l’Homme, les animaux sauvages en liberté à la liste des animaux protégés contre la cruauté humaine. »

Sophie Hild

Suite au colloque du 16 novembre 2021, qu’espérez-vous pour les animaux sauvages en liberté ?

Nous espérons vraiment que le droit prenne mieux en compte les animaux sauvages en liberté en tant qu’individus. Nous souhaitons que le droit puisse mieux les considérer et les protéger contre la maltraitance et la cruauté humaine. Aujourd’hui, les animaux sauvages en liberté ne sont en effet considérés que sous l’angle de leur appartenance à une espèce ou à travers l’effet négatif qu’ils peuvent avoir sur l’humain et les activités humaines, comme on le voit avec la catégorie des ESOD (espèces susceptibles d’occasionner des dégâts), anciennement appelés « nuisibles ». On ne les considère finalement pas, pour l’instant, dans le droit en tout cas, comme des êtres pouvant être victimes d’abus de la part de l’humain à titre individuel. C’est pour cela que nous proposons d’inclure dans le Code pénal, qui punit la maltraitance mais seulement à l’égard des animaux sous la garde de l’Homme, les animaux sauvages en liberté à la liste des animaux protégés contre la cruauté humaine.

« Au niveau de leur capacité à souffrir, les deux, le renard et le chien, ont exactement la même sensibilité. » 

Sophie Hild

La maltraitance de l’animal sauvage libre : une réelle problématique ? 

Il suffit de regarder certaines vidéos disponibles en ligne où l’on voit des gens qui font souffrir des animaux sauvages. J’ai en tête cette vidéo d’un renard blessé avec une arme à feu par des chasseurs avec l’un d’entre eux qui saute à pieds joints dessus. Je ne sais pas si l’objectif était de l’achever, une balle aurait été plus humaine… Aujourd’hui, si quelqu’un en France agit de la sorte à l’encontre d’un renard, il ne risque rien. Vous faites la même chose à un chien qui appartient à quelqu’un, vous risquez d’être poursuivi, de payer une amende, voire d’aller en prison. Or, au niveau de leur capacité à souffrir, les deux, le renard et le chien, ont exactement la même sensibilité

« Dans un monde parfait, nous laisserions juste les animaux sauvages évoluer et vivre leur vie. Aujourd’hui nous empiétons vraiment sur leurs espaces de vie. Il faut se demander ce que nous pouvons faire pour ne pas détruire leur monde mais, en même temps, sans devenir l’architecte de tout ce qui s’y passe. »

Sophie Hild

Quelle est votre définition du bien-être animal ? Peut-on se dire qu’un animal sauvage ne peut être en état de bien-être qu’en évoluant libre dans un espace naturel non détérioré par l’Homme ?

J’aime beaucoup la définition de l’ANSES de 2018. Je pense ne pas pouvoir ajouter grand-chose à cette définition très complète qui prend en compte à la fois les besoins physiologiques, comportementaux, les attentes de chaque animal. C’est vraiment une définition qui met l’animal au centre. On y voit bien la différence entre bien-être et bientraitance. 

Concernant la deuxième question, c’est un point très intéressant. Nous partons plutôt du principe que nous n’avons pas à nous mêler du bien-être de l’animal sauvage libre. S’il est en libre évolution, il ne sera pas forcément en état de bien-être : peut-être qu’il aura faim, froid, peut-être qu’il sera pourchassé par un prédateur, mais quelque part cela ne nous regarde pas. C’est sa vie. Là où nous sommes concernés, c’est lorsque nous sommes responsables d’un impact sur son bien-être, c’est-à-dire si nous polluons son environnement, si nous détériorons son habitat. Là, nous commençons à avoir une certaine responsabilité… Mais dans ce cas, on ne parle pas vraiment de bien-être. Il s’agit plutôt de lui garantir des conditions de vie qui lui permettent d’exprimer sa nature. Il y a d’ailleurs un courant de pensée auquel nous n’adhérons pas qui est le Rwas (« Reducing Wild-Animal Suffering »), qui prône une véritable intrusion dans le monde animal libre. Au nom de la réduction de la souffrance pour les animaux, les tenants de cette vision vont dire qu’il faut intervenir dans la prédation et empêcher les prédateurs de se nourrir de proies. Ils n’ont pas tous un discours aussi extrême mais, pour nous, cela apparaît fortement dangereux : un écosystème est quelque chose d’excessivement complexe avec des interactions, des mécanismes qu’il est nécessaire de maîtriser sinon on peut avoir des effets boomerang désastreux. De façon générale, l’intervention de l’être humain dans le monde sauvage libre est quelque chose de très dangereux. Cela doit être fait de façon très réfléchie, méticuleuse, selon une démarche scientifique éprouvée. Dans un monde parfait, nous laisserions juste les animaux sauvages évoluer et vivre leur vie. Aujourd’hui nous empiétons vraiment sur leurs espaces de vie. Il faut se demander ce que nous pouvons faire pour ne pas détruire leur monde mais, en même temps, sans devenir l’architecte de tout ce qui s’y passe.

Replay des conférences

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