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Pratique d’élevage : les lactations longues chez la chèvre

Nous l’avons déjà évoqué dans notre Idée reçue « Les vaches laitières produisent spontanément du lait toute l’année, VRAI ou FAUX ? » : les mammifères ne produisent pas spontanément du lait et doivent donner naissance à un petit pour produire du lait. Cela signifie que pour faire du fromage de vache, de brebis ou de chèvre, il est nécessaire que les animaux donnent régulièrement naissance à des petits. 

La Chaire Bien-être animal vous en dit plus en s’intéressant tout particulièrement à la pratique de la lactation longue qui présente plusieurs intérêts. Nous avons également donné la parole à deux fermes qui pratiquent les lactations longues sur une partie de leurs troupeaux. Ces éleveurs nous expliquent leur démarche, ce qu’ils constatent sur le terrain et en quoi cela correspond à un choix d’élevage. Des pratiques intéressantes, avec des implications en matière de santé et de bien-être animal.

à retenir

Nous l’avons déjà évoqué dans notre Idée reçue « Les vaches laitières produisent spontanément du lait toute l’année, VRAI ou FAUX ? » : les mammifères ne produisent pas spontanément du lait et doivent donner naissance à un petit pour produire du lait. Cela signifie que pour faire du fromage de vache, de brebis ou de chèvre, il est nécessaire que les animaux donnent régulièrement naissance à des petits. 

La Chaire Bien-être animal vous en dit plus en s’intéressant tout particulièrement à la pratique de la lactation longue qui présente plusieurs intérêts. Nous avons également donné la parole à deux fermes qui pratiquent les lactations longues sur une partie de leurs troupeaux. Ces éleveurs nous expliquent leur démarche, ce qu’ils constatent sur le terrain et en quoi cela correspond à un choix d’élevage. Des pratiques intéressantes, avec des implications en matière de santé et de bien-être animal.

En France, nous aimons le fromage de chèvre mais nous sommes peu consommateurs de viande de chevreau…

Les Français aiment le fromage de chèvre : la France est le premier fabricant de fromages de chèvre au monde, avec plus de 130 000 tonnes de fromage produites annuellement, dont 80% est consommé directement sur le territoire français[1]. Selon la Fédération Nationale des Eleveurs de Chèvres (FNEC), chaque ménage Français a consommé en moyenne 2,6 kg de fromage de chèvre en 2020[2].

En France, les chèvres sont principalement élevées pour leur lait et moins pour la viande, qui a du mal à être valorisée, en sachant que seule la viande de chevreau est consommée en France.  En 2017, sur 1 160 000 chevreaux qui sont nés et ont atteint l’âge de deux mois[3], 300 000 chevrettes ont servi à renouveler les cheptels, 550 000 chevreaux ont été abattus pour alimenter la filière viande et seuls 8000 caprins vivants ont été exportés, principalement des chevrettes pour la reproduction. A noter que 55% de la production de viande française de chevreau est exportée, principalement au Portugal et en Italie[4]. Enfin, 300 000 chevreaux n’ont été ni conservés pour la reproduction, ni abattus après engraissement en 2017 : ce chiffre peut s’expliquer par une surestimation du nombre de chevreaux nés, une part d’autoconsommation, des mortalités précoces…[5]

… ce qui peut poser problème pour les débouchés des chevreaux

Selon un rapport 2021 du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER)[6], la crise du Covid a révélé et exacerbé des difficultés structurelles de la filière caprine. 

D’abord, la viande de chevreau est une viande à faible valeur économique et qui est en déclin : le prix d’achat moyen aux éleveurs est actuellement inférieur à 4 euros par chevreau alors qu’il était de 7 euros en moyenne en 2019. Ensuite, les débouchés pour les chevreaux se réduisent avec une diminution de la consommation de la viande en France et la concurrence croissante des pays exportateurs (comme les Pays-Bas, la Grèce, l’Espagne ou la Roumanie). Enfin, le marché est très saisonnier avec des pics de consommation à Pâques, à Noël ou pour d’autres fêtes religieuses alors que les naissances sont concentrées en début d’année (72% des naissances), ce qui impose la congélation et le stock d’une grande partie de la viande de chevreau jusqu’à leur consommation. Avec le Covid, la France a connu une crise en septembre 2020 et au-delà, avec des abattoirs qui n’étaient plus en mesure de stocker la viande de chevreau congelée[7] et donc d’abattre de nouveaux chevreaux.

D’où un paradoxe

Ainsi, pour répondre à la demande des consommateurs en lait et fromage de chèvre, il est nécessaire de faire naître des chevreaux pour entretenir la lactation des chèvres et assurer le renouvellement des cheptels. Or, seuls 20 à 30% des naissances sont nécessaires pour renouveler les troupeaux[8] et la valorisation de la viande des chevreaux restants est difficile. Qui plus est, l’ensemble de la filière caprine se sent concernée par un risque très fort lié au bien-être animal : le chevreau est un animal qui génère de l’émotion et de l’empathie et dont l’abattage est parfois mal perçu par la société[9].

Les lactations longues peuvent répondre à plusieurs objectifs d’élevage

Si un travail quant à la valorisation de la viande de chevreau en tant que mets culinaire semble indispensable, le CGAAER recommande de diminuer dans une certaine proportion, la production de chevreaux[10]. Parmi les outils évoqués par ce dernier dans un rapport de septembre 2021, l’augmentation de la durée des lactations peut être intéressante : « Pour diminuer le nombre de chevreaux rapidement, le développement des lactations longues dans les élevages caprins laitiers est a priori le changement le plus aisé à mettre en place »[11].

Certes, les lactations longues sont mises en place pour différentes raisons et pour des objectifs très variés autour de la conduite d’élevage, la gestion de la reproduction des chèvres, la répartition de la production de lait sur l’ensemble de l’année, l’organisation du travail de l’éleveur, etc.[12] Mais elles peuvent aussi s’avérer intéressantes pour réduire le nombre de naissances tout en maintenant une production de lait, et donc de fromage toute l’année

En France, il s’agit d’une pratique assez répandue depuis les années 1990. En 2020, on estimait à environ 20 % l’effectif de chèvres concernées par les lactations longues[13], en sachant que les chèvres peuvent connaître une[14] ou plusieurs lactations longues dans une carrière et à différents moments de leur vie : 30 % des lactations longues sont pratiquées en première lactation, 20 % en milieu de carrière et 20 % environ en fin de carrière[15].

Concrètement, de quoi s’agit-il ?

Les lactations longues peuvent être très diverses dans la pratique. Habituellement, en lactation normale, le cycle de production de lait de la chèvre est le suivant :

La durée de lactation est donc d’environ 10 mois, suivie d’un tarissement de 2 mois avant la mise-bas suivante. La lactation longue consiste à continuer de traire la chèvre sans la mettre au bouc chaque année.

La lactation longue, lorsque tout se passe bien, consiste donc à faire produire du lait par la chèvre sur une période de plus de 16 mois et en moyenne de plus de 700 jours sans mise-bas intermédiaire. Cela présente l’avantage de maintenir une production de lait lissée sur l’année, tout en diminuant le nombre de chevreaux produits puisque le nombre de mises-bas est réduit. En termes de conduite d’élevage, cela permet aussi de répartir différemment le travail de l’éleveur à la saison des mises-bas : moins de naissances signifie moins de travail autour des mises-bas et de l’élevage des chevrettes, ce qui peut permettre de consacrer plus de temps et de soins aux animaux. La production de lait répartie sur toute l’année permet également de vendre du lait et/ou de produire du fromage toute l’année et donc de mieux lisser la trésorerie.  

A noter que la mise en place de lactations longues n’est pas forcément possible ou couronnée de succès à chaque fois et pour toutes les chèvres : cela dépend des caractéristiques et des capacités des chèvres (niveau et persistance de la production laitière, état de santé, etc.), ainsi que du contexte. Certaines chèvres ne se maintiennent pas suffisamment en lait pour assurer une lactation longue. Qui plus est, toutes les lactations longues ne sont pas nécessairement « voulues » ou ne s’inscrivent pas forcément dans une stratégie d’élevage : elles sont aussi parfois « subies » et issues d’échecs de reproduction notamment.

Quels impacts sur la production de lait, sur la santé et la mortalité de la chèvre ?

Si les lactations longues semblent intéressantes pour diminuer le nombre de chevreaux, on peut se poser la question de leurs impacts sur la production de lait, la santé et la longévité des chèvres.

Concernant la production de lait, la pratique de lactation longue sur plus de 700 jours n’aurait pas d’effet significatif sur le niveau de production de lait dans la carrière d’une chèvre mais s’accompagnerait de teneurs plus élevées du lait en matières grasses et protéines par rapport à une lactation classique, ce qui permettrait d’augmenter le rendement fromager sans que cela n’altère pour autant le goût du lait[16]. Toutefois, ces observations seraient à consolider par d’autres études scientifiques et notamment adaptées au contexte français. Pour améliorer la réussite de la lactation longue et éviter le tarissement naturel, il est recommandé de privilégier les chèvres qui ont un bon niveau de production laitière[17].

Concernant la santé des chèvres, il semblerait que la fréquence des mammites cliniques ne soit pas augmentée en lactation longue[18]. On constate toutefois pour les chèvres en lactation longue, une détérioration des concentrations cellulaires du lait[19], reflets de mammites subcliniques. Toutefois, cela ne signifie pas pour autant que toutes les chèvres en lactation longue ont des résultats de concentrations cellulaires dégradés[20]. Une des recommandations majeures est de choisir les chèvres à maintenir en lactation longue parmi les animaux présentant une bonne santé de la mamelle. Le tarissement (et donc l’arrêt de la lactation longue) peut s’avérer nécessaire pour celles qui présentent des infections persistantes.

Pour ce qui est du taux de mortalité des chèvres, on constate des taux de mortalité inférieurs dans les troupeaux avec des lactations longues, qui s’expliquent sans doute par la réduction des risques liés aux mises-bas[21].

Enfin, il convient de noter qu’il demeure nécessaire de mettre à la reproduction les chèvres présentant les meilleurs potentiels génétiques afin d’assurer le renouvellement des troupeaux. Or les chèvres qui présentent de bonnes caractéristiques pour se maintenir en lactation longue sont généralement également celles qui présentent les meilleurs potentiels. Il convient alors de trouver un bon compromis dans le choix des chèvres à mettre à la reproduction ou à conserver en lactation longue. 

Et sur le terrain, quels retours d’expérience ?

Nous avons recueilli le témoignage d’éleveurs qui pratiquent les lactations longues sur une partie de leurs troupeaux, pour des raisons et dans des contextes d’élevage différents : Vanessa Boisdet et Wilfried Facoltet d’une part, Aline de Bast d’autre part.

Vanessa Boisdet et Wilfried Facoltet sont les propriétaires depuis 10 ans de la Ferme de Bray située à Martizay, dans l’Indre. Ils conduisent avec une salariée 130 chèvres alpines, 40 chevrettes de renouvellement et 10 boucs. Ils produisent 80 000 litres de lait par an qu’ils transforment entièrement en fromages fermiers AOP Pouligny Saint Pierre et Sainte Maure de Tourraine. 

Aline de Bast est éleveuse de chèvres à Barjon, en Côte d’Or : elle a créé la Ferme du Cul de Sac en 2014, après une reconversion professionnelle et conduit actuellement un troupeau de 18 chèvres alpines. Elle produit 9000 litres de lait par an.

Comment en êtes-vous venus à la pratique des lactations longues 

Ferme de Bray : Nous avons 50 chèvres en lactation longue depuis trois ans. Avant de mettre en place les lactations longues, nous avions deux lots de mises-bas dans le même bâtiment, c’est-à-dire un en saison naturelle, et un en contre-saison (mises-bas de septembre) : chaque lot était séparé simplement par le couloir d’alimentation. Les cycles de reproduction des chèvres étaient bouleversés lorsque les boucs étaient sur un lot et pas l’autre, ce qui a conduit, les premières années, à des échecs de mise à la reproduction. La baisse de réussite sur la reproduction a conduit à une baisse de notre chiffre d’affaires. Nous avons donc mis en place les lactations longues pour essayer d’avoir du lait de manière permanente en fromagerie, pour mieux répondre à la demande de la clientèle, tout en contournant les difficultés liées aux deux périodes de mise à la reproduction.

Ferme du Cul de Sac : Mon cheptel était constitué à l’origine de 35 chèvres de race Alpine conduites de manière plutôt « conventionnelle », c’est-à-dire avec des mises-bas chaque année, bien qu’avec une optique très axée sur le bien-être animal. Dès le départ, envoyer mes chevreaux à l’abattoir était impossible pour moi donc j’ai choisi de ne pas les abattre et j’ai cherché des solutions pour les petits qui naissaient, que ce soit via des adoptions, de l’éco pâturage, des placements dans des parcs ou des associations. J’ai aussi amélioré les conditions d’élevage peu à peu en ne retirant les petits des mères qu’au moment du sevrage. Je les séparais des mères seulement la nuit pour pouvoir traire le matin et ne faire qu’une seule traite par jour. Et puis il y a 3 ans, j’ai mis en place cette lactation longue. Je ne l’avais pas mise en place dès le début car pour moi c’était réservé aux élevages intensifs, mais suite à un reportage, je me suis dit que c’était aussi adaptable en petit élevage. J’aimerais atteindre la lactation continue, qui implique qu’une chèvre produise du lait en permanence sans nouvelle mise-bas, mais pour cela il faut qu’une chevrette ait le temps de développer son pis pour tenir dans la durée. En parallèle de cela, j’ai donc mis en place la lactation longue pour mes chèvres qui ont perdu un peu en état après une mise-bas : dans ces cas-là, je les laisse 2 ans de suite en lactation longue pour qu’elles aient le temps de refaire leurs réserves corporelles avant de repartir sur une autre gestation. Aujourd’hui, sur mes 18 chèvres, j’en ai 11 en lactation longue depuis 2 ans et 1 en lactation longue depuis 3 ans. 

Quels sont les intérêts, selon vous, de la lactation longue ?

Ferme de Bray : Pour nous, la lactation longue permet d’une part de lisser la production de lait sur toute l’année. D’autre part, cela permet de réduire le travail autour des mises-bas puisque nous n’avons plus qu’un lot de chèvres qui met bas en automne, contre deux périodes de mises-bas les années précédentes (une en automne et l’autre au printemps). 

Ferme du Cul de Sac : Il y a plusieurs intérêts : d’abord c’est moins de naissances donc pour moi, moins de petits à placer. Moins de mises-bas c’est aussi moins de stress pour moi et pour les animaux et moins de frais vétérinaires. Sur le plan de la santé, c’est aussi bénéfique pour les animaux qui ont le temps de reprendre du poids, de la vigueur, qui sont plus à l’aise au sein du troupeau. Un autre avantage non négligeable, c’est que l’on a du lait l’hiver : bien que le lait soit en quantité limitée l’hiver (entre 1 et 1.5 litre), il est très riche et présente un meilleur rendement fromager. Le mois de février est souvent critique car il y a une réelle chute de production de lait en raison du froid et le risque de tarissement est important, mais en continuant de traire on arrive à l’éviter. Donc pour l’éleveur, cela permet aussi d’avoir un revenu pendant les 3 mois d’hiver, ce qui n’est pas négligeable. Concernant la qualité du lait, c’était une de mes préoccupations et je fais très souvent des tests sanitaires : en fait, je ne constate pas plus de cellules chez les chèvres en lactation longue que chez les autres ; il y en a même souvent moins que chez celles qui ont mis bas récemment et dont le système immunitaire doit être plus sollicité. Je constate aussi que je n’ai pas eu de mammites sur les lactations longues alors que j’en ai eu sur les autres. On peut se dire aussi que cela permet une plus longue durée de vie pour les chèvres car elles sont moins sollicitées par des mises-bas et moins exposées aux risques liés aux gestations. Et enfin, cela me permet aussi de vendre mes fromages à des consommateurs qui ne mangeaient plus de fromage de chèvre à cause de la problématique d’abattage des chevreaux, voire même à des végans. 

Peut-on conduire tout un cheptel en lactation longue ?

Ferme de Bray : Non, absolument pas. Il est impératif de garder un cheptel pour la reproduction et le renouvellement du troupeau, qui est d’environ 30% par an. Conduire tout un cheptel en lactation longue ne permettrait pas de répondre à cet impératif car nous n’aurions pas assez de naissances chaque année.

Ferme du Cul de Sac : Ce n’est pas mon objectif, car il se poserait alors la question du renouvellement du cheptel. Je tiens fortement à mes lignées donc quand je sais qu’une chèvre bonne productrice part en lactation longue, je conserve une de ses filles pour renouveler mon cheptel. Ainsi, j’ai peu à peu dessiné mon cheptel pour conserver celles qui donnaient plus de lait au départ et avoir un troupeau avec une meilleure génétique. J’ai ainsi réduit mon troupeau à 25 chèvres, ce qui diminue un peu mon travail au niveau de la fromagerie, et qui me laisse plus de temps pour m’occuper des chèvres qui sont à la retraite ou handicapées… c’est une approche globale.

Quels sont les facteurs importants pour la lactation longue ?

Ferme de Bray : Le critère de la sélection des mères est un critère déterminant : il permet de sélectionner des chèvres qui tiennent un bon niveau de production laitière en lactation longue. Un autre critère important est la qualité du fourrage : il est nécessaire d’avoir du fourrage de qualité, dans notre cas à base de légumineuses, toute l’année. Nous cultivons ainsi dix hectares de luzerne sur la ferme. Enfin, il faut assurer un bon entretien de la mamelle, que ce soit via la désinfection de la mamelle après la traite, via un paillage régulier, etc.

Ferme du Cul de Sac : L’alimentation est un facteur majeur, même en dehors de la lactation longue. Mes chèvres sortent tous les jours en plein air et pâturent à volonté lorsque leur enclos est ouvert : je ferme l’enclos à la tombée de la nuit donc elles pâturent moins l’hiver que l’été mais de toutes façons, l’hiver elles sont souvent rentrées avant que je ne ferme l’enclos, pour se protéger du froid. Je complémente leur alimentation avec un grain équilibré en fonction de leurs besoins. Il faut être très précis dans le calibrage de l’alimentation. Dernièrement, j’ai observé que mes chèvres qui sortaient moins dehors étaient plus agressives entre elles, et notamment celles en lactation longue : j’ai réduit alors leur complément en grains ce qui a permis de réduire l’agressivité entre elles, mais par contre la production de lait a chuté. Donc c’est un équilibre permanent à trouver au niveau du troupeau mais aussi par individu : il faut parfois adapter l’alimentation d’une chèvre à l’autre de manière très précise et selon les périodes, tout en préservant leur lactation.

Constatez-vous des points négatifs à la pratique de la lactation longue ?

Ferme de Bray : Il ne faut pas faire l’erreur de mettre trop d’animaux (plus de 50% du troupeau) en lactation longue car ensuite le risque est de ne pas pouvoir sélectionner de bonnes chèvres pour le renouvellement du troupeau. Si trop d’animaux sont en lactation longue, on a moins le choix pour les chevrettes de renouvellement et c’est alors l’avenir du troupeau qui est compromis.

Ferme du Cul de Sac : Le point négatif de la lactation longue, c’est les chaleurs entre août et janvier. Quand une de mes chèvres est en chaleur, cela déclenche une période de lutte et de conflit au sein du troupeau. Cela vient peut-être aussi du fait que chez moi, les mâles sont dans le même bâtiment : même si j’occulte la vue des boucs au lot de chèvres qui est en lactation longue, cette période des chaleurs est pénible et on sent que les chèvres voudraient se reproduire, ce qui me gêne un peu en termes de bien-être animal. Il y a aussi la période des mises-bas : pour certaines chèvres en lactation longue, cela n’a pas d’impact ; mais pour d’autres qui sont de « bonnes mères », je vois bien qu’elles aussi aimeraient avoir un petit. Ceci dit, les petits vivent en groupe avec toutes les mères, donc celles qui n’ont pas de petits peuvent profiter des petits des autres, voire essayer de se les accaparer, mais je vois bien que ce n’est pas la même chose pour elles que d’avoir leur propre petit.

En quoi la lactation longue est intéressante, selon vous, en termes de bien-être animal et bien-être de l’éleveur ?

Ferme de Bray : En termes de bien-être des animaux, on sollicite moins les chèvres puisqu’elles ont moins de mises-bas, même si elles produisent en parallèle du lait toute l’année. Pour nous éleveurs, c’est un grand bénéfice organisationnel car cela permet de réduire la pénibilité, les astreintes liées aux mises-bas et à l’élevage des chevrettes.

Ferme du Cul de Sac : Cela permet de moins solliciter les animaux : avec moins de mises-bas, elles sont en meilleure santé le plus longtemps possible et vivent potentiellement plus de 6 ou 7 ans. Au sein du troupeau, celles qui sont en lactation longue prennent de l’assurance, ont un beau poil, ne sont pas maigres : elles sont vigoureuses ! Pour l’éleveur, cela est source de satisfaction : même si je n’ai plus l’interruption hivernale de 3 mois pour me reposer et me remettre à jour dans mon travail, je gagne du temps au quotidien. Je ne ferai pas machine-arrière. J’ai hâte que dans quelques années la majorité du troupeau soit en lactation longue et n’avoir que 3 ou 4 mises-bas dans l’année. Ceci dit, il faut bien être conscient du fait que c’est une démarche qui doit être initiée par l’éleveur car cela modifie considérablement le rythme de travail sur l’année ».

Article rédigé par la Chaire bien-être animal en collaboration avec Bertrand Bluet, département « Techniques d’Elevage et Environnement » de l’Institut de l’Elevage et Renée de Crémoux, département « Qualité des produits, bien-être et santé » de l’Institut de l’Elevage. Pour plus d’informations : www.idele.fr

[1] Fédération Nationale des Eleveurs de Chèvres, Chiffres clés de la filière caprine 2021

[2] Fédération Nationale des Eleveurs de Chèvres, Chiffres clés de la filière caprine 2021

[3] Le taux de mortalité des chevreaux entre zéro et deux mois est d’environ 15%.

[4] CGAAER Rapport de mission de conseil n° 21026, septembre 2021. Au final en 2017, près de 300 000 chevreaux n’auraient été ni conservés pour le renouvellement du cheptel, ni abattus après engraissement, ce qui selon le rapport, pose la question de leur devenir (autoconsommation, abattages non contrôlés, circuits de ventes informels, mortalité précoce non déclarée, animaux « réformés » dès la naissance).

[5] Fédération Nationale des Eleveurs de Chèvres, Chiffres clés de la filière caprine 2021. 

[6] CGAAER Rapport de mission de conseil n° 21026, septembre 2021

[7] En raison de débouchés réduits en même temps qu’une production maintenue.

[8] CGAAER Rapport de mission de conseil n° 21026, septembre 2021

[9] Les appels sporadiques pour l’adoption de chevreaux partant à l’abattoir en témoignent (200 chevreaux à adopter – France Bleue Armorique – mars 2021). CGAAER Rapport de mission de conseil n° 21026, septembre 2021

[10] CGAAER Rapport de mission de conseil n° 21026, septembre 2021, page 32

[11] CGAAER Rapport de mission de conseil n° 21026, septembre 2021

[12] http://www.fnec.fr/IMG/pdf/Collection_Fiche_technique_lactations_longues.pdf

[13] CGAAER Rapport de mission de conseil n° 21026, septembre 2021

[14] Dans la majorité des cas (90%), il s’agit d’une lactation longue au cours de la vie de la chèvre.

[15] J.M. Astruc, C. de Boissieu, D. Buisson, V. Clément, R. de Crémoux, M. Doucet, H.Larroque, I. Palhière, R. Rupp, M. Arnal, N. Bossis, S. Coppin, J.M. Gautier, V. Gousseau, C. Jousseins, G. Lagriffoul, M. Legris, V. Loywyck, P. Martin, E. Morin, C. Robert-Granié, R. Rostellato, F. Tortereau « RUSTIC – Vers une approche intégrée de la robustesse des petits ruminants », Innovations agronomiques 82, 2021

[16] Y. Y. Suranindyah, Rochijan, B. P. Widyobroto and S. Dwi Astuti « Impact of Extended Lactation on Fatty Acid Profile and Milk Composition of Dual Purpose Tropical Goat », Pakistan Journal of Biological Sciences, Janvier 2020 ; A. A. K. Salama, G. Caja, X. Such, R. Casals, and E. Albanell « Effect of Pregnancy and Extended Lactation on Milk Production in Dairy Goats Milked Once Daily » Journal of Dairy Science, Décembre 2005

[17] P. Hassoun, Y. Lefrileux, N. Bossis et R. de Crémoux « Nouveautés dans les pratiques de traite des ovins et caprins : monotraite et lactations longues », Bulletin des GTV, Juillet-Août 2016

[18] P. Hassoun, Y. Lefrileux, N. Bossis et R. de Crémoux « Nouveautés dans les pratiques de traite des ovins et caprins : monotraite et lactations longues », Bulletin des GTV, Juillet-Août 2016

[19] Le taux de cellules somatiques du lait est un indicateur de qualité sanitaire. Plus le nombre de cellules somatiques dans le lait est élevé, plus la probabilité de contamination de la mamelle (et donc d’infection) est fort.

[20] R. De Crémoux, N. Bossis, V. Clément, D. Ribaud « Conduite des chèvres en lactation longue : diversité des pratiques et incidence sur les concentrations cellulaires des laits », JNGTV Nantes, mai 2016

[21] P. Hassoun, Y. Lefrileux, N. Bossis et R. de Crémoux « Nouveautés dans les pratiques de traite des ovins et caprins : monotraite et lactations longues », Bulletin des GTV, Juillet-Août 2016

à retenir

CHIFFRE CLÉ

+1M

de chevreaux sont nés et ont atteint l’âge de deux mois[3] en 2017

Il y a plusieurs intérêts : d’abord c’est moins de naissances donc pour moi, moins de petits à placer. Moins de mises-bas c’est aussi moins de stress pour moi et pour les animaux et moins de frais vétérinaires

FERME DU CUL DE SAC