
L’élevage extensif est aujourd’hui directement confronté au retour des grands prédateurs sur le territoire français, en particulier du loup. Si cette présence contribue à l’équilibre des écosystèmes, elle soulève également de nombreux défis pour les éleveurs, tant sur le plan économique qu’humain. Entre protection des troupeaux, bien-être animal et préservation de la biodiversité, la cohabitation nécessite des solutions adaptées à chaque territoire ainsi qu’un dialogue constant entre les différents acteurs concernés.
Pour cet article, nous avons interviewé Véronique Luddeni, vétérinaire mixte dans le massif du Mercantour et engagée sur les questions de biodiversité et de coexistence avec les grands prédateurs, afin de mieux comprendre les enjeux liés au retour du loup, le rôle des vétérinaires dans cette cohabitation et les moyens de protection mis en œuvre sur le terrain.
Vétérinaire mixte et sanitaire dans le massif du Mercantour
à retenir
- Le vétérinaire joue un rôle central de médiateur entre éleveurs, institutions et acteurs de la protection de la nature.
- La protection efficace des troupeaux repose sur la combinaison de plusieurs moyens de prévention et une forte présence humaine.
- Une cohabitation durable avec les grands prédateurs passe par davantage de dialogue, de pédagogie et de soutien aux éleveurs.
Pouvez-vous vous présenter ?
Présentation
Je suis vétérinaire mixte dans les Alpes-Maritimes en zone de montagne, dans le massif du Mercantour. Mon activité couvre à la fois les animaux de compagnie, les élevages et la faune sauvage. Je travaille également au niveau national sur les questions de biodiversité et de coexistence avec les grands prédateurs.
Mon métier ne se limite pas à soigner les animaux : il s’agit aussi d’accompagner les éleveurs, d’assurer la prévention sanitaire et de participer à des démarches de santé globale. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui l’approche One Health, qui considère que la santé animale, la santé humaine et la santé des écosystèmes sont étroitement liées.
Dans des territoires comme le Mercantour, je suis au contact direct des réalités du terrain : attaques de loups, stress des éleveurs, protection des troupeaux, suivi sanitaire des chiens de protection, autopsies d’animaux prédatés.
Je me considère avant tout comme une vétérinaire sanitaire sur le terrain et une médiatrice entre le milieu de l’élevage et celui de la faune sauvage, avec un engagement institutionnel, notamment au sein du Conseil national de la protection de la nature ainsi que dans les instances scientifiques du Parc national du Mercantour.
Qu’est-ce qu’un « grand prédateur » ? Lesquels retrouve-t-on en France ?
Définition grand prédateur
En écologie, les grands prédateurs sont ce qu’on appelle des carnivores apex, c’est-à-dire des espèces situées au sommet de la chaîne alimentaire, comme le loup, le lynx ou l’ours en Europe. On les caractérise moins par leur taille que par leur fonction : ce sont des espèces clés qui régulent les populations de proies et influencent l’ensemble des équilibres écologiques. La littérature scientifique parle aujourd’hui de « keystone species », ou espèces clés de voûte[1]. Les grands prédateurs se caractérisent par de vastes territoires, une faible densité et un rôle structurant majeur dans leur écosystème.
En France, trois espèces de grands prédateurs sont présentes aujourd’hui. Le loup, dont la population est estimée entre 1 000 et 1 100 individus par l’OFB pour 2024-2025[2],[3], est présent dans la plupart des massifs : Alpes, Massif central, Jura, Vosges, Pyrénées, et il continue de s’étendre vers l’ouest.
Le lynx boréal compte entre 150 et 200 individus, principalement dans le Jura et les Vosges. L’ours brun, quant à lui, est cantonné aux Pyrénées avec environ une centaine d’individus.
C’est le loup qui soulève le plus de questions en matière de cohabitation avec l’élevage. Sa réinstallation rapide depuis les années 1990 et sa colonisation progressive de nouveaux territoires en font l’espèce au cœur des tensions entre protection de la faune sauvage et activité pastorale.
📌 Historique du loup en France
Historiquement présent sur l’ensemble du territoire français, le loup disparait progressivement au cours des XIXe et XXe siècles, principalement sous l’effet de la chasse et de la transformation de son habitat. En 1940, il a totalement disparu du territoire français et de la plupart des pays voisins. Seule une population s’est maintenue dans les Abruzzes, en Italie.
Son retour en France est un processus naturel et non une réintroduction volontaire. Profitant de l’évolution du contexte juridique, de la progression des forêts et de l’abondance de ses proies, le loup progresse naturellement depuis l’Italie vers le massif alpin. C’est officiellement en novembre 1992 que les deux premiers loups sont observés dans le parc national du Mercantour. Les analyses ADN confirment qu’il s’agit d’individus appartenant à la sous-espèce italienne Canis lupus italicus.

Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux liés à la cohabitation entre élevage, grands prédateurs et humains ?
Enjeux liés à la cohabitation
Les principaux enjeux sont d’abord économiques et humains pour les éleveurs. En France, on recense chaque année environ 10 000 à 12 000 animaux domestiques prédatés[4], majoritairement des ovins, pour plus de 4 000 constats d’attaques. Même si cela représente une faible proportion du cheptel national, l’impact est très fort localement et se traduit par une souffrance et un stress des éleveurs, une organisation du travail perturbée, une augmentation des coûts liés aux mesures de protection, et plus largement, par une remise en question de la viabilité de l’élevage extensif, qui est pourtant essentiel pour les paysages et la biodiversité.
Les enjeux écologiques sont aussi à prendre en compte. Le loup régule les populations d’ongulés sauvages (chevreuil, chamois, cerfs) et participe à l’équilibre des écosystèmes. Sa présence est aujourd’hui considérée comme un indicateur de bon fonctionnement écologique.
La difficulté réside donc dans la nécessité de concilier deux réalités légitimes : la conservation d’une espèce protégée et la viabilité de l’élevage. L’enjeu n’est pas d’opposer ces deux mondes, mais de trouver les conditions d’une cohabitation durable, ce qui suppose un vrai travail de dialogue, d’accompagnement et de reconnaissance des contraintes de chacun.
Quel rôle spécifique peut jouer le vétérinaire dans cette cohabitation ?
Rôle du vétérinaire
Le vétérinaire joue un rôle clé dans cette cohabitation. Sur le plan technique, son intervention se décline sur plusieurs aspects : constatation des attaques, autopsies si nécessaire, suivi sanitaire et comportemental des chiens de protection, conseils de prévention s’appuyant sur une connaissance des comportements du loup, gestion du stress et des blessures des troupeaux, et orientation vers les services de l’État comme l’Office français de la biodiversité (OFB) ou les Direction départementale des Territoires (DDT) lorsque des attaques surviennent.
Le vétérinaire a également un rôle de médiateur qui est essentiel. Il est souvent le seul professionnel écouté à la fois par les éleveurs, les institutions et les associations de protection de la nature. Il peut porter une parole scientifique et apaisée, créer du dialogue là où il y a de la tension, et interroger les différents acteurs sur les raisons profondes des oppositions.
Il joue enfin un rôle de santé publique et écologique : surveillance sanitaire de la faune sauvage, suivi de la circulation des maladies, et analyse des impacts des pratiques humaines sur la biodiversité. Sa vision globale et sa connaissance des espèces et des écosystèmes en font un acteur central pour créer du lien entre les différents mondes. La clé, c’est la connaissance du loup et de son comportement, le soutien aux éleveurs et le dialogue territorial.
Quels sont les moyens efficaces pour protéger un troupeau ?
Protection du troupeau
Plusieurs moyens de prévention peuvent être combinés, et c’est précisément cette multiplication des stratégies qui est efficace pour protéger un troupeau.
La première étape est d’identifier les zones à risques où les attaques peuvent avoir lieu. Il faut choisir les lieux d’estive et de couchage en s’éloignant des zones forestières où les loups se mettent en embuscade, et analyser d’une année sur l’autre les chiffres de prédation pour décider de maintenir ou non une estive.
Identifier les zones à risques permet de limiter la prédation. ©Véronique Luddeni
Ensuite, le chien de protection, comme le chien de montagne des Pyrénées (ou patou) est un outil essentiel, mais seul, il n’est pas suffisant. Il faut veiller à ce qu’il ait moins de huit ans, car l’arthrose et les problèmes physiques liés limitent son efficacité et son bien-être. Les femelles en chaleur doivent également être écartées de cette mission, car d’autres stimuli extérieurs les détournent de leur tâche, et ce malgré leur génétique de protection. Le ratio minimal recommandé est d’un chien pour cinquante brebis, ce qui représente une meute importante sur les grands troupeaux, qui nécessite elle-même une certaine harmonie entre les chiens.
Le chien de protection doit être complété par d’autres dispositifs : des fanions ou banderoles spécifiques qui effraient les loups (fladry), à condition de les changer régulièrement d’emplacement ; des lumières clignotantes (foxlight) ; ou encore des chiens de conduite qui alertent les chiens de protection par leurs aboiements.
Certains dispositifs ont été testés sans donner de résultats probants comme les colliers avec flash lumineux, les cloches actionnées par le vent ou les colliers à diffusion hormonale. Le loup s’adapte très rapidement, parfois en moins de vingt-quatre heures.
La qualité du berger est aussi déterminante. De plus en plus qualifiés, ils sont souvent recrutés dans le cadre du Plan National d’Actions sur le loup. Le fait d’être accompagné aide également les éleveurs et bergers à mettre en place des moyens de protection variés et efficaces.
Ce qui fonctionne également, c’est la présence humaine. Le loup a peur de l’odeur des humains et les tirs de défense ou d’effarouchement, autorisés dans certaines zones, peuvent être efficaces. Plus la présence humaine et canine est forte et réactive, plus le troupeau devient difficile à attaquer. Certains éleveurs n’ont quasiment plus d’attaques grâce à cette combinaison de moyens.
Et de manière générale, ce qui ne fonctionne pas, c’est le laisser-aller : des chiens vieux et fatigués, une surveillance insuffisante des troupeaux (y compris en journée) ou une errance non contrôlée. Tout l’inverse d’une approche rigoureuse et coordonnée.
Un dernier point auquel je tiens particulièrement : le chien de protection doit être dissuasif et non agressif. C’est une question de bien-être animal, mais aussi de qualité du relationnel entre l’éleveur, son troupeau et son environnement, notamment vis-à-vis du tourisme et des autres usagers de la montagne.
Selon vous, quelles conditions sont nécessaires pour améliorer durablement la cohabitation entre élevage et faune sauvage ?
Comment améliorer la cohabitation ?
Plusieurs conditions me semblent nécessaires pour améliorer durablement cette cohabitation. La première est celle de la connaissance et de la pédagogie. Beaucoup de tensions viennent d’un manque d’information ou de confiance. Mieux expliquer le comportement du loup, les risques réels et les moyens efficaces de protection sont des préalables indispensables.
La deuxième condition est un soutien financier et logistique à la hauteur des enjeux. La protection des troupeaux entraine de nombreux coûts : chiens de protection, clôtures, présence humaine. Les démarches pour obtenir les aides existantes, notamment dans le cadre du Plan national d’action pour le loup, doivent être simplifiées et mieux adaptées aux réalités du terrain.
La troisième condition est la reconnaissance du rôle des éleveurs. Ils jouent un rôle majeur dans l’entretien des paysages et le maintien de la biodiversité. Sans élevage extensif, certains espaces naturels se ferment et perdent en biodiversité.
Il faut cependant adapter l’approche en fonction du territoire. Les solutions ne peuvent pas être uniformes : la cohabitation en zone de montagne, en plaine ou en forêt obéit à des logiques très différentes. Enfin, et peut-être surtout, il faut un dialogue apaisé, qui sorte des positions idéologiques et s’appuie sur les acteurs de terrain : éleveurs, vétérinaires, naturalistes, ethnologues, sociologues, qui connaissent les réalités liées à la cohabitation.
Mon sentiment profond est que la présence des grands prédateurs est un enjeu écologique majeur, mais que la cohabitation ne peut fonctionner que si l’on prend pleinement en compte la réalité humaine et économique des éleveurs. Le vétérinaire a une place clé dans cette cohabitation comme scientifique, praticien de terrain et médiateur : son rôle est d’apporter des faits, de la nuance et de contribuer à trouver des solutions concrètes pour que la cohabitation soit durable.
[1] Hale, S. L., & Koprowski, J. L. (2018). Ecosystem‐level effects of keystone species reintroduction: a literature review. Restoration Ecology, 26(3), 439-445.
[2] OFB – Situation du loup en France
[3] Milleret, C., Duchamp, C., & Gimenez, O. (2025). Mise à jour des estimations démographiques et des effectifs de la population de loups en France lors de l’hiver 2023/2024
[4] Ministère de la transition écologique – PNA Loup : Bilan de dommages
à retenir
- Le vétérinaire joue un rôle central de médiateur entre éleveurs, institutions et acteurs de la protection de la nature.
- La protection efficace des troupeaux repose sur la combinaison de plusieurs moyens de prévention et une forte présence humaine.
- Une cohabitation durable avec les grands prédateurs passe par davantage de dialogue, de pédagogie et de soutien aux éleveurs.
CHIFFRE CLÉ
Estimation du nombre de loups en France en 2025.

La présence des grands prédateurs est un enjeu écologique majeur, mais la cohabitation ne peut fonctionner que si l’on prend pleinement en compte la réalité humaine et économique des éleveurs.

Véronique Luddeni








