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Interview – L’élevage herbassier, avec Claire Guyat

Interview élevage herbassier - Claire guyat

L’élevage ovin recouvre aujourd’hui des réalités très diverses selon les territoires et les modes de conduite. Parmi elles, l’élevage herbassier repose sur un système nomade en plein air, qui s’adapte aux ressources disponibles au fil des saisons. S’il favorise l’autonomie du troupeau et demande moins d’investissements financiers qu’un élevage conventionnel, il implique aussi des contraintes importantes pour l’éleveur, notamment liées au foncier, au climat et à la prédation.

Pour cet article, nous avons interviewé Claire Guyat, éleveuse ovine dans le Var et secrétaire de l’association Herbe, afin de mieux comprendre le fonctionnement de l’élevage herbassier, ses impacts sur le bien-être des animaux et les réalités quotidiennes de ce mode d’élevage.

Photo C Guyat
Claire Guyat

éleveuse de brebis et secrétaire
de l’association Herbe qui regroupe
les éleveurs herbassiers de la région PACA

à retenir

Pouvez-vous vous présenter ?

Présentation

Photo C Guyat

Je m’appelle Claire Guyat, je suis éleveuse de brebis depuis 2011, année où j’ai commencé avec des brebis laitières. J’ai aujourd’hui un troupeau d’ovins allaitants dans le Var, que je mène exclusivement en plein air, selon un système dit herbassier, c’est-à-dire nomade, sur des terres que je ne possède pas. L’été, je transhume avec mon troupeau dans les Alpes.

Je suis également secrétaire de l’association Herbe, qui regroupe les éleveurs herbassiers de la région PACA.

Le saviez-vous ?

L’éleveur herbassier ne possède pas ses propres terres mais conclut un accord verbal de pâtures auprès de particuliers, d’agriculteurs ou de collectivités locales pour alimenter son troupeau temporairement. Ce système est surtout présent dans le Sud de la France et concerne une centaine d’éleveurs, très majoritairement éleveurs d’ovins.

A quoi ressemble votre élevage ?

L'élevage

Photo C Guyat

 

Mon troupeau compte 600 brebis mères, soit environ 800 moutons en incluant les jeunes. Il s’agit d’ovins de race métisse ou de Mérinos d’Arles. Aujourd’hui, je produis de la viande et de la laine.

Je fonctionne soit en vente directe d’agneaux en vif (vendus vivants), soit sur commande pour des colis de viande. Ce système et la région où je me trouve, permettent de me passer de bâtiment et de garder mon troupeau dehors toute l’année. Pour la laine, une partie est vendue en gros et une autre, plus petite, est transformée.

Dans le Var, il n’y a pas beaucoup de prairies, le troupeau évolue surtout sur des terres incultes ou dans les vignes pendant l’hiver et sur les collines au printemps (ex : entretien de pare-feu). Ensuite, de mi-juin à mi-octobre environ, je transhume à pied dans les Alpes avec mon troupeau pour passer l’été dans les alpages.

Au quotidien, je travaille seule avec mes brebis mais je fais appel ponctuellement à de la main d’œuvre, notamment lors de la transhumance l’été pour encadrer le troupeau et gérer les voitures, j’essaye de trouver 3 à 4 personnes pour m’aider. La tonte mobilise aussi un peu plus de monde, j’organise un chantier de tonte avec cinq ou six tondeurs pour tondre le troupeau en une journée et plusieurs personnes pour m’aider à trier la laine et à la stocker.

Pourquoi avoir choisi ce système d'élevage herbassier ?

L'élevage herbassier

Photo C Guyat

J’ai choisi ce système parce que c’est, selon moi, ce qui se rapproche le plus du comportement naturel des animaux. J’interviens très peu au sein du troupeau et je n’ai quasiment pas de soins à faire.

Pour les soins, je fais surtout beaucoup de prévention. Par exemple, j’apporte du sel en vrac dans lequel je peux mélanger des minéraux ou des plantes aromatiques, ce qui suffit généralement à maintenir le troupeau en bonne santé. Je fais aussi des analyses coprologiques pour surveiller le parasitisme et je traite seulement lorsque c’est nécessaire. En se déplaçant en permanence et en ne restant pas longtemps au même endroit, cela limite aussi beaucoup le risque de parasitisme.

Dans le Var, la végétation est très variée, ce qui aide énormément à l’autonomie du troupeau. Les animaux trouvent des plantes qui peuvent les « vermifuger » naturellement, et, comme on suit la pousse de l’herbe toute l’année, les animaux trouvent toujours de quoi compléter leurs besoins alimentaires.

Le troupeau pâture sur une parcelle ©Claire Guyat

Ce système demande toutefois de préserver les parcelles sur lesquelles je passe pour pouvoir revenir l’année suivante. Avec le réchauffement climatique, je ne peux plus repasser deux ou trois fois par an sur les mêmes parcelles comme avant. Parfois, il faut se limiter à un seul passage, sinon l’herbe ne repousse plus assez bien pour l’année suivante. Dans une région où les pluies se font rares, c’est un point essentiel.

J’ai donc un circuit organisé sur l’ensemble de l’année, avec des zones que je garde pour l’automne ou d’autres pour le printemps. Si je passe au printemps, je sais que je n’y retournerai pas à l’automne, et inversement !

Comment choisissez-vous les parcelles où faire pâturer votre troupeau ?

Choix des parcelles

Photo C Guyat

Les déplacements sont très fréquents et réguliers, le temps passé sur une parcelle va dépendre de sa surface, des ressources alimentaires disponibles et de la météo. A titre d’exemple, en deux jours, le troupeau peut consommer l’équivalent de 4 hectares. Comme les propriétaires savent à l’avance combien de temps je vais rester et que je ne vais pas rester longtemps, cela les rassure et facilite les accords.

Dans le Var, une grande partie des terrains appartient à des particuliers, mais je contacte aussi des mairies et collectivités locales. La prospection fait partie du métier : je vais voir les gens, je frappe aux portes. La plupart du temps, les réponses sont positives, car c’est un échange de bons procédés et les propriétaires apprécient que leur terrain soit entretenu. Après plus de dix ans sur le même parcours, les habitants ont l’habitude de me voir passer et savent que je reviendrai. Je dois parfois les prévenir un peu à l’avance pour éviter qu’ils ne débroussaillent avant mon passage !

La gestion de l’eau sur les parcelles est également un enjeu important, d’autant que les cours d’eau sont de plus en plus rares, surtout en période de sécheresse. Pour y remédier, on demande soit l’installation d’impluviums pour récupérer l’eau de pluie mais comme il pleut très peu, ce n’est pas l’idéal, soit une aide financière pour acheter des citernes mobiles et récupérer l’eau des communes.

Comment se déroule la transhumance ?

Transhumance

Photo C Guyat

La transhumance se fait essentiellement à pied, avec le troupeau. Je tiens vraiment à ce mode de déplacement car il permet aux animaux de s’adapter progressivement aux variations d’altitude, de climat et de l’état de floraison de l’herbe. Passer brutalement d’une zone très sèche à un milieu beaucoup plus vert et humide peut provoquer des troubles digestifs, voire de l’entérotoxémie chez les agneaux. Faire les déplacements en marchant est donc aussi bénéfique pour leur santé. Et puis une transhumance en camion n’est ni économique, ni confortable pour les animaux et ne leur permet pas une transition progressive.

Pour ce qui est de la transhumance à pied, les mairies sont assez tolérantes. Dans le Sud-Est de la France, il y a encore cette habitude. Mais je passe toujours en amont, car on peut croiser un autre éleveur dont le troupeau est déjà présent sur le chemin. Il faut éviter les mélanges et coordonner les passages.

Les déplacements se font sur les chemins et les routes ©Claire Guyat

Je marche tous les jours avec mon troupeau, mais j’essaie de ne pas dépasser 15 km en une journée. En général, je fais plutôt entre 8 et 12 km par jour. Sinon, les agneaux sont fatigués, ils se couchent et ne tètent plus, et les mères pensent surtout à se nourrir et s’occupent moins de leurs petits. L’objectif est que tout le monde puisse suivre, bien manger, et arriver en bonne forme.

Le troupeau est accompagné de trois chiens de travail et trois chiens de protection. Au fil des années, j’en ai malheureusement perdu plusieurs, à cause de la prédation ou d’accidents de la route. La circulation, est un vrai problème : beaucoup d’automobilistes sont pressés, n’ont pas la patience d’attendre que l’on passe, alors que la transhumance fait pourtant partie de la culture dans la région. Mais celle-ci s’urbanise, il y a des gens qui n’ont plus l’habitude, et oublient parfois qu’on peut aussi avancer au pas.

Chiens surveillant le troupeau de brebis
Deux chiens avec les brebis ©Claire Guyat

Selon vous, quels impacts ce système d’élevage a-t-il sur le bien-être de vos animaux ?

Bien-être du troupeau

Photo C Guyat

Pour moi, le bien-être des moutons se voit dans leur comportement et leur calme. Ils ne courent pas partout pour chercher l’herbe, ils ont conscience de ma présence qui les rassurent et celle des chiens auxquels ils sont attentifs, et les brebis s’occupent correctement de leurs agneaux.

J’observe aussi plusieurs signes de bonne santé et de bien-être : un bon état corporel général, une laine de qualité, l’absence de carences, et le fait qu’ils suivent sans hésiter quand je les appelle.

Je fais aussi attention aux terrains où ils pâturent : j’essaie de choisir des endroits avec de l’ombre et des abris pour les protéger du mauvais temps. Même s’ils ne mangent pas ce jour-là, ils peuvent s’y mettre à l’abri, surtout les agneaux, et éviter la boue qui pourrait provoquer des infections aux pieds.

Troupeau de brebis à l'ombre
L'accès à l'ombre est important pour le bien-être du troupeau ©Claire Guyat

Les principales causes de mortalité restent le mauvais temps et le froid pour les agneaux, et plus rarement, certaines maladies comme la salmonellose ou la FCO (Fièvre Catarrhale Ovine). La prédation en montagne entraine aussi un fort taux de mortalité.

Quelles sont les difficultés rencontrées liés à ce type d’élevage ?

Difficultés

Photo C Guyat

La principale difficulté pour moi, c’est la pression foncière. Avec ce mode d’élevage, j’ai besoin d’herbe tous les jours, je n’achète aucune céréale et je ne mets aucun intrant dans le troupeau, à part du sel, des minéraux et des plantes aromatiques. Le problème, c’est que nous perdons des terres parce que certaines sont utilisées pour des constructions ou converties en cultures de vigne ou autres. Parfois, c’est temporaire et l’herbe repousse au bout d’un temps mais d’autres fois, on perd de grandes surfaces, ce qui nous oblige à déplacer les moutons ailleurs.

À cela s’ajoutent les risques de prédation, très variables selon les périodes. Contrairement à ce qu’on imagine, ce ne sont pas toujours les loups qui posent le plus de problèmes : pendant les mises-bas, je crains davantage les corbeaux, et parfois les renards. Mais en montagne, le loup reste tout de même une pression majeure. Quand j’étais en alpage dans le Mercantour, nous perdions jusqu’à 10 % du troupeau chaque année, malgré les chiens de protection, notre présence permanente et les parcs de nuit.

Difficultés de l'élevage herbassier

En montagne, la surveillance est très difficile : les espaces sont vastes, il est impossible d’être partout, même en gardant les moutons serrés. Cela stresse le troupeau, qui mange moins bien. On essaie pourtant de leur laisser le plus de tranquillité possible, mais il faut marcher, tourner, surveiller constamment. Le loup, lui, peut passer des heures à observer. Il suffit d’un changement de vent, d’un moment où ni nous ni les chiens ne voyons ce qui se passe, et on retrouve une brebis égorgée sans que personne n’ait rien pu anticiper.

Quels impacts ce système d’élevage a sur vous en tant qu’éleveuse ?

Bien-être de l'éleveuse

Photo C Guyat

Concernant l’organisation du travail, c’est une question d’adaptation, mais pour ma part, plus je suis en montagne, moins j’ai envie de poser des clôtures. En général, je préfère une organisation plus mobile : je mets des filets pour la nuit, et la journée je les lâche et je reste avec elles.

L’un des principaux coûts de ce système d’élevage est lié aux déplacements. Le soir, je dois rentrer à la maison, peu importe l’endroit où se trouve le troupeau. Il m’arrive donc de faire une heure de route, parfois plus, chaque jour. C’est un peu frustrant, parce que notre mode de fonctionnement est très proche de la nature : on dépense peu en dehors de ces déplacements quotidiens.

Sur le plan économique, ce modèle est-il viable ?

Viabilité économique

Photo C Guyat

Sur le plan économique, ce modèle n’est pas toujours évident. Il y a des années avec plus de pertes, d’autres avec moins, et parfois des investissements importants, comme l’achat d’une bétaillère.

Depuis deux ans, je fais partie d’une association qui valorise la laine, ce qui aide un peu : une partie de la laine est vendue en gros, et une petite quantité est transformée en produits. Ce sont des produits plus haut de gamme, parce que c’est de la laine mérinos peignée, donc très fine. L’idée est de mieux valoriser ce que le troupeau produit pour améliorer un peu la viabilité économique.

Pour que l’élevage reste rentable, il faut aussi un certain nombre de brebis pour produire suffisamment d’agneaux. Heureusement, nous bénéficions d’un peu d’aides de la PAC, sinon il faudrait gérer des troupeaux beaucoup plus grands, ce qui entraînerait des coûts bien plus élevés pour l’alimentation ou le matériel.

à retenir

CHIFFRE CLÉ

8 à 12 km

Distance parcourue par jour lors de la transhumance.

guillements-vert-debut

J’ai choisi ce système parce que c’est, selon moi, ce qui se rapproche le plus du comportement naturel des animaux.

guillements-vert-fin

Claire Guyat