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Sommet de l’élevage 2026 – Bien-être animal, et les éleveurs dans tout ça ?

Sommet de l'élevage 2026 CR

Cette année, la Chaire Bien-être animal a organisé au Sommet de l’élevage une table ronde sur les liens entre le bien-être des animaux et le bien-être des éleveurs, en lien avec l’approche « One Welfare ».

Une cinquantaine de personnes sont venues assister au débat qui rassemblait Henry Cabaud (éleveur de volailles de chair pour le groupe LDC dans l’Allier), Frédéric Freund (directeur de l’OABA), Pierre-Yves Decaudin (chargé d’enseignement en monogastriques à VetAgro Sup, ancien vétérinaire praticien) et Antoine Doré (sociologue des mondes agricoles à l’INRAE).

Sommet de l'élevage 2026 CR

à retenir

Cette année, la Chaire Bien-être animal a organisé au Sommet de l’élevage une table ronde sur les liens entre le bien-être des animaux et le bien-être des éleveurs, en lien avec l’approche « One Welfare ».

Une cinquantaine de personnes sont venues assister au débat qui rassemblait Henry Cabaud (éleveur de volailles de chair pour le groupe LDC dans l’Allier), Frédéric Freund (directeur de l’OABA), Pierre-Yves Decaudin (chargé d’enseignement en monogastriques à VetAgro Sup, ancien vétérinaire praticien) et Antoine Doré (sociologue des mondes agricoles à l’INRAE).

La discussion fut introduite à partir d’un double constat : d’une part, 63% des Français pensent que le bien-être des animaux d’élevage est assuré (sondage IFOP 2025), tout en pensant que les conditions de travail des éleveurs pourraient être améliorées. D’autre part, 45% des éleveurs associent le bien-être animal à des contraintes supplémentaires dans leur travail (donnée du projet BICOSE 2022). Les indicateurs pour évaluer le bien-être des animaux d’élevage sont aujourd’hui bien définis. En revanche, ceux pour évaluer le bien-être des éleveurs sont plus balbutiants[1]. Quoi qu’il en soit, les interrelations entre les deux sont rarement discutées.

Amandine RAVE, Henry CABAUD, Pierre-Yves DECAUDIN, Frédéric FREUND, Antoine DORÉ

En France, des élevages où tout le monde va bien ?

Pour Henry Cabaud, un élevage où « tout va bien » est un élevage où animaux et éleveur vont bien, et où la ferme a un certain équilibre : un éleveur rémunéré correctement, un bâtiment fonctionnel, du matériel adapté… Pour Frédéric Freund, une ferme où tout va bien, c’est une ferme où l’on ne voit ni gendarmes, ni camion de l’OABA devant la porte. « Qui voit le chien, voit la ferme » : l’état général d’une ferme en dit souvent beaucoup sur les animaux et l’éleveur.

Antoine Doré replace ces constats dans un contexte actuellement très tendu pour les éleveurs français : récentes crises sanitaires avec la dermatose nodulaire contagieuse des bovins par exemple, difficultés économiques liées aux tensions politiques, sécheresse de l’été 2026 avec des réserves en fourrages grevées, etc. Cela ne représente toutefois que la face émergée de l’iceberg : beaucoup d’éleveurs « ont le moral dans les chaussettes » et « sont à cran ». Si l’état psychologique des éleveurs est moins facile à quantifier, c’est une dimension primordiale à prendre en compte. Frédéric Freund alerte aussi sur l’attrait déclinant du métier auprès des jeunes, entre charge de travail importante et acceptabilité sociétale mise en cause (agribashing).

Pierre-Yves Decaudin rappelle que sur le terrain, la majorité des éleveurs font très bien leur métier et méritent d’être salués. En huit ans d’exercice en médecine aviaire, il n’a eu qu’un seul cas de maltraitance à déclarer venant malheureusement de la détresse d’un éleveur, pour plusieurs centaines d’élevages visités. Concernant le bien-être des éleveurs, ces derniers sont probablement moins impactés en filière volailles que dans les autres filières : la consommation augmente, les contrats avec les organisations de production évoluent, la rentabilité et le marché se portent bien.

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Qui voit le chien, voit la ferme.

FRÉDÉRIC FREUND, DIRECTEUR DE L’OABA

Le bien-être des éleveurs, un angle mort sociétal ?

Pour Antoine Doré, la montée des préoccupations sociétales vis-à-vis du bien-être animal est souvent perçue, voire dénoncée, comme une certaine invisibilisation du bien-être des éleveurs. Par exemple, la pression pour interdire les cages en élevage de lapins n’est pas uniquement une mesure d’amélioration du bien-être animal, c’est aussi vécu comme une remise en cause de leur activité. Mais c’est, selon lui, une idée à nuancer. D’une part, la détresse agricole a longtemps été occultée par les organisations agricoles elles-mêmes : jusqu’à récemment, la question était taboue. D’autre part, il est intéressant de souligner que la protection des animaux d’élevage se traduit par la mise en place de dispositifs qui sont aussi, très concrètement, des dispositifs de prise en charge de la détresse des éleveurs. Par exemple, les cellules départementales pour prévenir la maltraitance animale ont ouvert la voie à la mise en place de cellules dédiées à la détresse des agriculteurs.

Pour Henry Cabaud, les éleveurs de la filière volailles, même lorsqu’ils travaillent en Label Rouge, sont montrés du doigt en raison du caractère intensif de la production : « Nous sommes souvent mal vus, mal considérés et notre travail peu valorisé aux yeux du grand public ». Pierre-Yves Decaudin rappelle le rôle joué par les médias. D’une part ces derniers relaient souvent des images choc d’associations abolitionnistes qui ne montrent pas la réalité des élevages et d’autre part, les médias ne mettent pas suffisamment en valeur le travail remarquable réalisé au quotidien par les éleveurs. Frédéric Freund rappelle également qu’à cela s’ajoute une importante déconnexion du consommateur : « Le consommateur ne voit pas toujours l’animal derrière le morceau de viande donc il lui a fallu du temps pour voir les enjeux autour du bien-être animal, et il lui en faudra encore pour voir ceux autour du bien-être des éleveurs ».

Un consensus émerge sur la nécessité d’accentuer la communication des éleveurs auprès du grand public sur leur travail. D’où l’importance d’initiatives comme « Bienvenue à la ferme » qui permettent aux consommateurs de se rendre dans les fermes pour mieux en saisir les réalités. Antoine Doré ajoute que tous les éleveurs ne sont pas égaux face à cette envie de communiquer : cela dépend des systèmes d’élevage, des compétences de chacun mais aussi de la fierté que chaque éleveur ressent pour ce qu’il fait.

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Nous sommes souvent mal vus, mal considérés et notre travail peu valorisé aux yeux du grand public.

HENRY CABAUD, ÉLEVEUR DE VOLAILLES DE CHAIR

Les liens entre bien-être animal et celui de l’éleveur

Henry Cabaud rappelle que si l’éleveur va bien, les animaux vont bien. Mais la réciproque n’est pas toujours vraie : quand les animaux vont bien, l’éleveur ne va pas toujours bien. Il pointe du doigt des injonctions en matière bien-être animal parfois déconnectées de la réalité, qui exigent de lourds investissements dans les bâtiments, et des contrôles qui se multiplient et ne sont pas anodins pour les éleveurs : « Avec certains contrôles, on ne se sent pas considérés à la hauteur de notre travail, on a l’impression qu’on ne nous fait pas confiance pour bien s’occuper de nos animaux et cela génère du stress la veille des contrôles ».

Frédéric Freund souligne que, pour le consommateur, le bien-être animal est synonyme d’un animal qui vit dehors. Mais la réalité technique est plus nuancée : si on prend l’exemple d’un troupeau laitier de 200 vaches traites deux fois par jour, sortir et rentrer les animaux à chaque traite n’est pas toujours possible et dans ce cas précis, laisser les animaux dans un bâtiment bien aménagé peut être meilleur pour leur bien-être. Il rappelle aussi que les fermes d’engraissement de bovins impliquent de laisser les animaux dans des bâtiments pensés pour faire prendre du poids aux animaux, pas pour les faire gambader dans les prés. Ce faisant, ces fermes sont critiquées mais si on ne le fait pas en France, ces animaux seront engraissés dans d’autres pays, avec un bien-être animal dégradé. « La vraie question est : comment passer des attentes de l’animal à la transcription en normes, parfois déconnectées ? ».

Pierre-Yves Decaudin insiste sur le fait que les éleveurs « font tous les jours du bien-être animal sans s’en rendre compte ». Il mentionne l’exemple de l’eau de boisson des animaux : les éleveurs font souvent un travail conséquent à ce sujet, qui favorise la santé des volailles mais est invisible pour le consommateur. Il invite à distinguer le bien-être animal « vitrine » (welfare-washing) du travail quotidien des éleveurs pour un réel bien-être de leurs animaux.

Pour Henry Cabaud, sans bien-être animal, il n’y a pas de rentabilité économique, et donc pas de bien-être de l’éleveur. Il donne deux exemples concrets de liens entre bien-être des animaux et de l’éleveur en élevage de volailles :

  • Augmenter la lumière naturelle dans les bâtiments : mesure à la fois plus agréable pour l’éleveur qui travaille dans un environnement plus lumineux, cela nécessite toutefois de lourds investissements pour adapter les bâtiments. Quant au bien-être des animaux, il n’est pas nécessairement amélioré par cette mesure : plus l’environnement est lumineux, plus les volailles sont stressées et cela créé des comportements de picage et de cannibalisme. « Dans notre tête humaine, l’animal est mieux avec plus de lumière, mais dans la tête de l’animal, ce n’est pas forcément vrai. »
  • Améliorer la ventilation des bâtiments : il s’agit d’une vraie mesure gagnant-gagnant. Les déjections animales produisent de l’ammoniac : en renouvelant plus régulièrement l’air et en contrôlant d’avantage les taux de CO₂, les animaux se sentent mieux, la litière est plus propre, et l’éleveur aussi respire mieux.


Antoine Doré
élargit la discussion : le lieu de vie des animaux est aussi un lieu de travail pour les éleveurs. On parle souvent des « éleveurs » comme si c’était un groupe homogène, mais ce terme recouvre des réalités et des statuts très divers : en élevage, une part croissante du travail est effectué par des salariés non familiaux, et le décisionnaire n’est pas toujours celui qui travaille auprès des animaux. Il décrit une relation tripartite entre chef d’exploitation, animaux et salariés, dont les intérêts et les contraintes ne coïncident pas toujours.

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Les éleveurs font tous les jours du bien-être animal sans s’en rendre compte.

PIERRE-YVES DECAUDIN, CHARGÉ D’ENSEIGNEMENT EN MONOGASTRIQUES À VAS, ANCIEN VÉTÉRINAIRE PRATICIEN

Petits élevages, meilleur bien-être des éleveurs ?

Selon une image d’Epinal, les petits élevages seraient plus propices à un bien-être des éleveurs amélioré. Henry Cabaud évoque sa situation en tant que chef d’une exploitation de taille importante : sous contrat d’intégration, il travaille pour le groupe LDC, qui lui fournit les poussins, l’alimentation et le suivi technique pour ses 60 000 volailles. Malgré un système « intensif », il estime avoir de bonnes conditions de travail et de rémunération, et une organisation qui lui permet de partir en vacances et passer du temps avec sa famille. Il note que cela est parfois moins le cas avec les exploitations « de petite taille » où l’éleveur transforme et vend sa production en direct : cela représente souvent un temps de travail hebdomadaire plus conséquent, pour un revenu bien moindre. 

Pierre-Yves Decaudin invite également à nuancer l’image souvent idéalisée de l’élevage extensif. Il note que les élevages de grande taille bénéficient d’un suivi technique sans comparaison (un passage de technicien chaque semaine). La vision du bien-être animal au seul accès des animaux à l’extérieur et à la taille de l’élevage est réductrice. Avec le changement climatique, la gestion de la température devient un critère déterminant. Les bâtiments de poulets standards modernes sont, pour la plupart, équipés de systèmes de brumisation couplés à la ventilation des bâtiments, ce qui contribue au bien-être des animaux et de l’éleveur. Dans certains élevages plein air non équipés, qui sont souvent de plus petite taille, les animaux souffrent des chaleurs extrêmes (même à l’ombre) et cela peut aller jusqu’à augmenter le taux de mortalité. Frédéric Freund partage ce constat d’une décorrélation entre taille de l’élevage et niveau de bien-être de l’éleveur et des animaux.

Antoine Doré apporte une nuance en mettant en avant les notions de « sens au travail » et « d’autonomie décisionnelle », qui peuvent être plus faibles dans un élevage de grande taille mené en intégration. Les petites exploitations offrent plus d’autonomie et de sens du travail, mais au prix parfois du temps personnel et de la vie de famille. Le vrai compromis se joue donc entre autonomie/sens et moyens, et la taille de l’élevage ne le résume pas.

Comment améliorer le bien-être des éleveurs ?

Pour Henry Cabaud, la clé est d’informer mieux les citoyens sur la réalité de l’élevage, dès l’école : des citoyens mieux informés consommeront mieux et les éleveurs pourront mieux faire leur travail, avec plus de satisfaction et de rentabilité. Or aujourd’hui, si le citoyen veut plus de bien-être animal en théorie, lorsqu’il devient consommateur, il fait surtout le choix du poulet à bas prix.

Frédéric Freund regrette que certains éleveurs ne soient pas fiers de ce qu’ils produisent, notamment parce que le marché leur demande de produire surtout des produits de qualité « standard ». Il plaide pour la mise en place de mesures protectionnistes et une politique de souveraineté alimentaire qui devraient être fondées sur la préférence et les exigences européennes, d’autant plus dans un contexte de mondialisation accrue (Mercosur).

Au-delà de l’information des consommateurs et des leviers politiques, Antoine Doré voit dans l’amélioration du bien-être des éleveurs une question sociétale collective : il est nécessaire de combattre collectivement l’isolement de ces derniers, et de maintenir, voire de renforcer le tissu social au sein duquel ils évoluent. C’est une condition nécessaire face aux enjeux actuels de transmission des fermes et de renouvellement des générations.

En conclusion

Bien-être des animaux et bien-être des éleveurs se répondent, se heurtent parfois, mais ne peuvent être pensés l’un sans l’autre. La rentabilité économique est un prérequis au bien-être de l’éleveur, qui dépend davantage de l’organisation du travail que de la taille de l’élevage. La communication sur le travail des éleveurs est nécessaire, de la part des éleveurs comme des autres acteurs, pour mieux sensibiliser les citoyens et les consommateurs sur la réalité du terrain et permettre une reconnaissance sociétale de leur travail. Il est nécessaire de replacer bien-être animal et bien-être des éleveurs dans le contexte (géo)politique actuel : à trop mettre le focus sur le bien-être animal sans tenir compte du bien-être des éleveurs, on risque de délocaliser certaines productions… et se retrouver avec un bien-être des animaux et des éleveurs dégradés.

[1] Voir les travaux du LIT Ouesterel avec le GIEE « Bien vivre avec son troupeau », 2024

à retenir

CHIFFRE CLÉ

45%

des éleveurs associent le bien-être animal à des contraintes supplémentaires