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Welfarisme et abolitionnisme : définitions

Welfarisme et Abolitionnisme

Le welfarisme et l’abolitionnisme sont deux courants de pensée qui touchent au domaine de l’éthique animale. L’éthique animale consiste à étudier la responsabilité morale des humains par rapport aux autres animaux, notamment nos devoirs envers eux. Le welfarisme et l’abolitionnisme représentent des positionnements différents dans le rapport de l’humain à l’animal, et coexistent au sein de la société.

Nous revenons dans cet article sur l’émergence et les définitions du welfarisme et de l’abolitionnisme, ainsi que sur les différences et les points de convergence entre ces deux courants de pensée.

à retenir

La cause animale

Une scission au sein de la cause animale

À la fin du 19e siècle, l’antivivisectionnisme se développe au sein de la cause animale. La vivisection est un type d’expérimentation animale, pratiquée par les scientifiques, qui consiste à disséquer des animaux vivants. L’antivivisectionnisme milite pour interdire cette pratique.

Néanmoins, tous les militants de la cause animale ne vont pas adhérer à cette position, ce qui entraîne une fracture au sein des groupes de personnes qui plaident pour la reconnaissance et la réparation des tors faits aux animaux. Ainsi, une partie des militants va continuer à se concentrer sur la dénonciation de la souffrance animale en se dissociant du domaine scientifique et académique, tandis qu’une autre fraction va garder des liens avec ce domaine. Ce dernier groupe va chercher à objectiver la sensibilité des animaux et leur capacité à souffrir. Il va également œuvrer à la réduction de cette souffrance[1].

Cette scission marque l’émergence de l’abolitionnisme d’une part et du welfarisme d’autre part.

Welfarisme

Qu’est-ce que le welfarisme ?

Le mot « welfarisme » est issu de l’anglais welfare qui signifie « bien-être ». Le welfarisme cherche à améliorer les conditions de vie de tous les animaux (y compris la faune sauvage), et particulièrement celles des animaux d’élevage ou de laboratoire, sans pour autant remettre en cause leur utilisation par l’humain.

Le terme welfarisme a été défini et formalisé dans un premier temps par le philosophe américain Gary L. Francione qui l’utilisait pour désigner, critiquer et se détacher de la position de Peter Singer, un philosophe australien dont le livre La Libération animale (Animal Liberation), publié en 1975, a été pionnier dans l’étude de l’éthique animale.

Historique

L’approche de Peter Singer repose sur une théorie utilitariste : une action est acceptable si les bénéfices qu’elle apporte sont plus importants que la souffrance qu’elle cause aux animaux. Une action peut être condamnée non pas car elle va à l’encontre de certains droits mais parce que ses conséquences seraient moins favorables que la situation actuelle. La théorie utilitariste repose aussi sur la prise en compte du bien-être collectif des individus. Elle admet en principe que l’on puisse aller à l’encontre du bien-être de quelques individus si cela permet d’atteindre un plus grand bien-être pour le groupe.

Depuis 1975, le welfarisme a évolué pour se distancier en certains points de la théorie utilitariste. C’est notamment le cas du neo-welfarisme qui estime que les réformes du bien-être animal constituent des étapes à court terme nécessaires pour se diriger, à plus long terme, vers la reconnaissance de droits moraux pour les animaux[2].

Objectif

L’objectif du welfarisme est de réduire les souffrances induites par certaines méthodes d’exploitation des animaux pour tendre vers des méthodes leur garantissant les meilleures conditions de vie possibles, sans remettre en cause le principe même d’exploitation des animaux. Le welfarisme soutient donc les mesures permettant de réduire progressivement la souffrance animale, même si ces mesures ne l’éliminent pas complètement[3].

Le welfarisme fixe tout de même des seuils vis-à-vis de la souffrance acceptable pouvant être endurée par un animal et prône l’abolition de certaines pratiques, comme l’élevage en batterie, les corridas, l’utilisation d’animaux sauvages dans les cirques, l’expérimentation animale pour les cosmétiques et les produits d’entretien ou encore certaines chirurgies sur les animaux de compagnie (coupe des oreilles, de la queue ou retrait des griffes)[4].

📌 Les sciences relatives au bien-être animal et l’éthique animale

Il convient de distinguer l’éthique animale des sciences relatives au bien-être animal. Alors que la première interroge la légitimité morale de l’exploitation animale, les secondes cherchent avant tout à comprendre comment améliorer les conditions de vie des animaux, indépendamment de la question du pourquoi moral ou philosophique. La question n’est pas de savoir si les humains doivent améliorer le bien-être des animaux et pourquoi doivent-ils le faire mais seulement comment peuvent-ils le faire ?

Abolitionnisme

Qu’est-ce que l’abolitionnisme ?

L’abolitionnisme a été théorisé par deux philosophes américains. Dans un premier temps par Tom Regan, avec l’ouvrage Plaidoyer pour les droits de l’animal (The Case for Animal Rights) publié en 1983 suivi par Gary L. Francione, avec l’ouvrage Animals, Property, and the Law (1995). Tous deux rejettent l’idée qu’une vie animale ait moins de valeur qu’une vie humaine, ce qui les amène à refuser toute forme d’utilisation des animaux.

Historique

L’approche de Tom Regan s’appuie sur une théorie déontologiste, fondée sur la notion de droits plutôt que sur celle de conséquences. Pour Regan, ce qui compte moralement, ce n’est pas le résultat d’une action, mais le fait qu’elle respecte ou non les droits des êtres vivants concernés.

Son approche se réfère à l’approche de Kant, tout en s’en distinguant : pour Kant, seuls les humains pouvaient avoir des droits, car il fallait être autonome, c’est-à-dire capable de se fixer ses propres règles morales, pour en bénéficier. Les animaux, n’étant pas capables de raisonner ainsi, étaient donc exclus de ce cadre[5].

Regan propose une vision plus large de cette autonomie : selon lui, il n’est pas nécessaire de savoir raisonner moralement pour avoir des droits. Il suffit d’avoir des préférences, des intentions et la capacité d’agir pour atteindre un but. À ce titre, certains animaux peuvent donc être considérés comme des êtres dotés de droits moraux, et non plus simplement comme des moyens au service des humains[6].

Objectif

L’objectif de l’abolitionnisme diffère de celui du welfarisme : l’abolitionnisme s’oppose à toute forme d’exploitation des animaux et, in fine, à toute démarche qui reviendrait à légitimer cette exploitation. Ce courant ne s’oppose pas à toute forme de relation entre humains et animaux, mais aux relations inégales entre les humains et les animaux et particulièrement au fait de considérer les animaux comme des biens.

Pour Gary L. Francione, les animaux doivent être traités comme égaux aux humains. Il construit son approche en six points[7] :

  • Le rejet de toute utilisation des animaux : aucun être sensible ne doit être traité par d’autres comme leur propriété.
  • Le rejet des campagnes visant à améliorer le bien-être des animaux, notamment ceux destinés à l’abattoir : réglementer ou améliorer les conditions de vie des animaux est insuffisant.
  • La promotion du véganisme comme mode de vie et régime alimentaire : consommer des animaux, quelles que soient les méthodes d’élevage, est moralement répréhensible puisque le fait de manger des animaux suppose nécessairement qu’ils soient considérés comme une propriété.
  • La sensibilité comme critère unique de statut moral : aucune autre caractéristique cognitive n’a besoin d’être prise en compte. Tous les êtres sensibles ont un droit égal à ne pas être utilisés comme ressources.
  • Le rejet de toute forme de spécisme ou autre discrimination : l’espèce n’est pas un critère moralement pertinent pour discriminer les êtres sensibles.
  • La non-violence comme principe fondamental du mouvement pour les droits des animaux : l’exploitation animale est avant tout une question de violence, et ajouter de la violence dans l’action militante ne peut pas constituer une solution au problème.

Ces six points peuvent se traduire par une réticence à soutenir les progrès en matière de bien-être animal, car jugés comme insuffisants. Tom Regan explique que l’objectif de l’abolitionnisme n’est pas d’élargir les cages, mais de faire qu’elles soient vides. Selon lui, aucune donnée empirique ou historique ne montre que l’on peut se débarrasser d’une pratique en commençant par la réformer[8].

Certains abolitionnistes s’opposent même aux lois actuelles sur la cruauté envers les animaux, estimant que ces textes servent surtout à apaiser la conscience de ceux qui souhaitent continuer à consommer des produits d’origine animale.

Compatibilité entre welfarisme et abolitionnisme

Sur plusieurs points, les positions défendues par les acteurs militants dits welfaristes diffèrent de celles des acteurs dits abolitionnistes. Le tableau suivant présente certaines positions défendues par l’abolitionnisme et le welfarisme. Tous les acteurs et associations ne défendent pas systématiquement et de manière homogène chacune des positions présentées ci-dessous, mais ces points de repères permettent de situer les grandes orientations qui structurent les débats.

Abolitionnisme
Welfarisme

Position sur l’expérimentation animale

Moralement inacceptable car elle traite l’animal comme un moyen et non une fin.

Acceptable uniquement si elle limite au maximum la souffrance, qu’il n’y a pas d’alternatives et qu’elle poursuit une finalité utile.

Position sur l’élevage et la consommation de viande

Toute utilisation des animaux pour l’alimentation est moralement condamnée[9].

Encourage la réduction de la souffrance à toutes les étapes de la production (meilleures conditions de vie, contrôles) et prône une réduction de la consommation de viande.

Position sur les droits moraux des animaux

Les animaux ont des droits moraux fondamentaux, au même titre que les humains.

Les animaux ont des droits mais leur utilisation peut être moralement justifiée pour un bénéfice humain, à condition que leurs intérêts soient pris en compte[10].

 

Néanmoins, le welfarisme et l’abolitionnisme ne se construisent pas forcément en opposition l’un à l’autre. Améliorer les conditions de vie des animaux peut être considéré comme une étape vers la reconnaissance des droits des animaux. Bien que l’objectif final visé soit différent, les étapes menant à leur réalisation peuvent s’entrecroiser.

Selon le philosophe Tom Beauchamp, les différentes théories visant à protéger les animaux s’inscrivent plutôt dans un continuum, allant d’un ensemble minimal d’obligations humaines envers eux (par exemple : « ne pas les traiter avec cruauté », « ne pas les abattre de manière inhumaine ») à un ensemble maximal et prohibitionniste (par exemple : « ne pas tuer les animaux » ou « ne pas les utiliser dans les laboratoires »)[11].

Cette approche suppose une réciprocité mutuellement bénéfique entre le welfarisme et l’abolitionnisme.

Au-delà de cette vision

Au-delà de cette vision : la conception sectorielle et la conception systémique

Les notions de welfarisme et abolitionnisme sont surtout utilisées dans les milieux militants car elles permettent de réfléchir aux conditions et modalités d’action.

La frontière entre welfarisme et abolitionnisme n’est pas toujours nette. Aujourd’hui, certaines associations ou acteurs militants peuvent défendre une position abolitionniste sur un aspect de l’exploitation animale, sans pour autant questionner d’autres domaines. Par exemple, une association peut adopter une position abolitionniste en ce qui concerne la chasse, mais ne pas remettre en cause toutes les autres formes d’exploitation animale. Dans ce cas, les auteurs de l’ouvrage Sociologie de la cause animale parlent de « conception sectorielle de la cause animale ». Le terme « sectorielle » désigne des approches qui dénoncent certaines pratiques sans nécessairement remettre en cause l’ensemble des rapports d’exploitation entre humains et animaux.

Les conceptions sectorielles se différencient des conceptions systémiques, qui, elles, appellent à une refonte totale de la condition animale. Les conceptions systémiques contestent l’ensemble des pratiques dans lesquelles des animaux sont utilisés au profit des humains, celles-ci formant un système généralisé d’exploitation qui doit être remis en cause et aboli.

Ce sont surtout les conceptions sectorielles qui parviennent à s’institutionnaliser et à travailler avec les autorités publiques, hier comme aujourd’hui. Cela s’explique notamment par le fait que les politiques publiques sont elles-mêmes structurées de manière sectorielle, ce qui facilite l’intégration de revendications ciblées au sein des institutions. Les conceptions systémiques sont plus difficilement entendues et défendues par les pouvoirs publics, d’autant plus qu’une approche sectorielle, permettant des avancées à court terme, s’intègre mieux à une politique des « petits pas », et peut donc être plus facilement soutenue dans le débat politique[12].

Conclusion

Le welfarisme et l’abolitionnisme sont deux courants de pensée incarnés par les associations militantes de la cause animale. Le welfarisme vise à améliorer le bien-être des animaux de manière progressive, en acceptant que certaines pratiques perdurent et que l’exploitation animale soit possible, alors que l’abolitionnisme vise à mettre fin à toute forme d’exploitation des animaux.

Le tableau ci-dessous récapitule les principales notions associées à ces deux stratégies :

Abolitionnisme
Welfarisme

Théoriciens fondateurs

Tom Regan, Gary L. Francione

Peter Singer (indirectement)

Référence philosophique principale

Déontologie (valeur intrinsèque associée aux animaux)

Utilitarisme (inspiré de Jeremy Bentham)

Œuvre majeure

The Case for Animal Rights (1983) – Tom Regan

Animal Liberation (1975) – Peter Singer

 

Considération

Les animaux sont des êtres sensibles et méritent d’être considérés moralement

Les animaux sont des êtres sensibles et méritent d’être considérés moralement

Principe

Reconnaissance de droits moraux intrinsèques aux animaux

Considération égale des besoins des animaux et réduction de leur souffrance

Objectif

Mettre fin à toute forme d’exploitation animale

Réduire la souffrance animale dans les systèmes existants et promouvoir des pratiques plus respectueuses

Approche pratique

Abolitionniste : fin de l’exploitation animale (alimentation et autres usages)

Réformiste : amélioration progressive des conditions d’élevage par des réformes

Exemples de politiques soutenues

Interdiction complète des pratiques d’exploitation (cirques, élevage, expérimentation, etc.)

Lois pour améliorer le bien-être animal (taille des cages, transport, abattage)

Exemples de structures/associations avec ce positionnement (total ou partiel)

PETA, L214

CIWF, Welfarm

Critiques principales

Jugé souvent comme radical et inapplicable sans stratégie de transition

Accusé de maintenir une forme de légitimation de l’exploitation animale

Merci à Antoine Doré, chargé de recherche en sociologie à l’INRAE et membre de l’UMR AGIR, pour sa relecture de l’article.

[1] Silverstein, H. (2009). Unleashing rights: Law, meaning, and the animal rights movement. University of Michigan Press.

[2] De Villiers, J. H. (2015). Animal rights theory, animal welfarism and the’new welfarist’amalgamation: a critical perspective. Southern African Public Law, 30(2), 406-433.

[3] Chiesa, L. E. (2015). Animal rights unraveled: Why abolitionism collapses into welfarism and what it means for animal ethics. Geo. Envtl. L. Rev., 28, 557.

[4] Jeangène Vilmer, J.-B. (2018). L’éthique animale. Presses Universitaires de France. https://doi.org/10.3917/puf.jeang.2011.01.51-65.

[5] Regan, T. (2004). Preface to The Case for Animal Rights. University of California Press. Regents of the University of California  https://nationalhumanitiescenter.org/on-the-human/2011/05/regan-preface/

[6] Gruen, L., & Monsó, S. (2003). The moral status of animals.

[7] Gary L. Francione, Abolitionist Animal Rights/Abolitionist Veganism: in a Nutshell, ANIMAL RIGHTS : THE ABOLITIONIST APPROACH (Nov. 23, 2013), http://www.abolitionistapproach.com/abolitionist-animal-rights-abolitionist-veganism-in-a-nutshell/#.VtOVg-YlJ6I

[8] Regan, T. (2017). Interview de Tom Regan – Les Cahiers antispécistes. Les Cahiers Antispécistes. https://www.cahiers-antispecistes.org/interview-de-tom-regan/

[9] Francione, G. L., & Charlton, A. (2013). Eat like you care: An examination of the morality of eating animals.

[10] Schmidt, K. (2011). Concepts of animal welfare in relation to positions in animal ethics. Acta biotheoretica, 59(2), 153-171.

[11] Beauchamp ‘Rights theory and animal rights’ in Beauchamp and Frey (eds) The Oxford handbook27 of animal ethics (2011) 200-201.

[12] Doré, A., Carrié, F., & Michalon, J. (2023). Sociologie de la cause animale. La Découverte.

à retenir

CHIFFRE CLÉ

1975

Publication du livre La Libération animale de Peter Singer